Acte I : La tragédie de Whitechapel
Article du Evening Star, 29 juin 18871
Tragédie choquante
Une tragédie choquante s'est déroulée à Batty Street, Whitechapel, aboutissant à la mort de Rachael2 Angel, une femme juive polonaise, épouse d'un cordonnier, mardi matin. Le meurtrier présumé, un Juif nommé Israel Lipski, vivait dans la même maison, occupée par des Juifs de la classe la plus pauvre, et sa propre vie est également en danger.
Mrs Angel, âgée de 22 ans, a été retrouvée morte dans son lit vers onze heures du matin, apparemment empoisonnée. Lipski a été découvert sous le lit, souffrant des effets de l'acide nitrique, un liquide qui a été retrouvé dans la pièce. Il a été transporté au London Hospital, où son état reste critique en raison d'un gonflement de la gorge causé par l'acide, qui menace de provoquer une suffocation. Aucune explication concernant l'affaire n'a été obtenue des voisins, et l'enquête est désormais entre les mains des détectives.
Chapitre 1 – Le foyer d'Isaac Angel
À St. George’s-in-the-East3, au sud de Whitechapel, l’aube se levait sur un quartier d’immigrés besogneux. Ouvriers, artisans, colporteurs : tous quittaient leur grabat pour une journée de labeur où quelques pence suffiraient à peine à nourrir leur famille.
Aujourd’hui, pourtant, l’atmosphère était un peu plus légère. L’effervescence de la semaine écoulée, rythmée par les festivités du Jubilé d’Or de la Reine4, avait réussi à pénétrer tant bien que mal le cœur des hommes et le dédale puant des ruelles sombres de l’East End.
Et puis l’été était là. Si les nuages d’altitude étaient nombreux, ils n’entamaient guère l’impression de beau temps qui s’était installée depuis le début de ce mois de juin 1887, dissipant un peu le brouillard permanent qui serpentait en volutes malodorantes au-dessus des pavés glissants de suie. Dans la presse, on parlait même d’une période de sécheresse exceptionnelle. Du jamais vu à Londres !
Aujourd’hui, c’était mardi. Nous étions le 28 juin. Il était six heures du matin, l’heure pour Isaac Angel de se lever et de partir pour George Street et l’atelier de bottier où il était employé comme riveteur. Nul besoin de se hâter : l’atelier se trouvait à moins d’un kilomètre. Le jeune immigré polonais et son épouse, enceinte de six mois, louaient une pièce au 16 Batty Street. S’y rendre à pied prendrait à peine un quart d’heure.
Au premier étage d’un immeuble à deux niveaux, leur chambre exiguë brillait d’une propreté méticuleuse. Simple et fonctionnelle, elle offrait un refuge à prix abordable en attendant des jours meilleurs. Dès que son travail acharné lui aurait permis de mettre suffisamment d’argent de côté, il s’installerait dans son propre logement pour y voir grandir la famille que le couple avait pour projet de fonder. C’était là le mirage d’un Occident industriel, promesse fragile pour des milliers de jeunes Juifs fuyant l’oppression des Tsars et les pogroms de l’Est.
Le jeune homme prit son frugal déjeuner, un maigre frichti cuisiné tard dans la nuit par son épouse, complété d’un morceau de pain chichement beurré. Il la regardait dormir ; sa poitrine se soulevait doucement à chaque inspiration. L’amour qui les unissait était évident : jamais un mot plus haut que l’autre, une compréhension mutuelle sans faille, des rêves partagés. Les Angel formaient un couple soudé, déterminé à construire leur avenir malgré l’adversité. Déjà, la femme faisait sa part, en réparant quelques paires de chaussures confiées par les habitants du voisinage. Un revenu bien léger, certes, mais chaque penny comptait. Cette semaine, elle avait dû emprunter à Mrs Levy, la locataire d’à côté, les cinq shillings du loyer hebdomadaire — somme modeste, mais qu'ils n'avaient pas. Il y avait des hauts et des bas, mais elle trouverait vite l’occasion de les lui rendre.
Habillé, Isaac fit ses prières5 à la table installée contre le mur, sous la fenêtre à guillotine, dont le châssis inférieur était clos et le store baissé. Seule la partie supérieure, entrouverte, laissait pénétrer l’air frais de la nuit et un rai de lumière oblique.
Miriam ouvrit un œil et sourit à son mari. Son visage rond et jovial, encadré par le col de la chemise d’homme dans laquelle elle se lovait chaque nuit, lui conférait une grâce juvénile et désarmante.
« Bonjour, ma chère, dit Isaac en yiddish6, tout en boutonnant son gilet. Je m’apprête à partir.
— Et ce soir, que désires-tu pour le dîner ?
— Ne t’inquiète pas, mon trésor, nous ferons comme nous pourrons. Pour le moment, je veux seulement que tu te rendormes un peu avant d’aller voir ma mère, prendre ton petit déjeuner et papoter avec elle.
— Comme chaque matin ?
— Comme chaque matin. »
Il déposa un baiser léger sur sa joue avant d’enfiler sa veste. Elle lui rendit son sourire, les joues roses et fraîches dans les premières lueurs du matin. Vers six heures quinze, il enfonça son chapeau sur son crâne et déverrouilla la porte de sa chambre qu’il avait soigneusement fermée à clé le soir précédent, puis quitta le 16 Batty Street.
Jamais plus il ne reverrait Miriam vivante.
Chapitre 2 – Le jeune fabricant de cannes
À six heures trente, Philip Lipski quitta la chaleur de son lit. Tailleur de son état, il était aussi l'époux dévoué de Leah. Ensemble, ils tenaient la pension du 16 Batty Street et veillaient sur leurs pensionnaires. Ils occupaient les deux pièces du rez-de-chaussée avec leurs sept enfants, dont l'aînée avait quinze ans. Leur logis, réduit à une chambre et une cuisine, peinait à contenir une famille si nombreuse, au point que des lits de fortune avaient trouvé place entre la table et les ustensiles d’un quotidien frugal.
Philip et Leah avaient repris la pension au mois de mai. Auparavant, ils occupaient un immeuble plus modeste encore sur Batty’s Garden, à quelques centaines de mètres de là.
Philip, assis au bord du lit, laissa échapper un bâillement. Tout le monde dormait encore profondément dans la semi-obscurité du matin. Il se leva et se dirigea vers les sanitaires à l’extérieur, auxquels on accédait par un couloir traversant qui menait directement de la porte d’entrée à l’arrière-cour. Depuis ce couloir, une volée de marches menait aux étages supérieurs et aux chambres des locataires.
À cet instant, le locataire du deuxième descendait les escaliers, en pantalon et chemise, pieds nus et manches roulées. C'était le jeune Israel, qui occupait l'unique mansarde sous les toits. Il avait l’air pressé, comme toujours. Israel était un jeune homme travailleur et enthousiaste, plein d’idées et de rêves de réussite. Il venait de se mettre à son compte, après plus de deux ans à fabriquer des manches de parapluie pour Mr Marks Katz, sur Watney Passage. Il se disait que c’était le bon moment pour s’établir comme fabricant de cannes : son petit carnet d’adresses commençait à se remplir de clients potentiels et, il fallait bien le reconnaître, l’été ne facilitait pas le commerce des parapluies. Bien que son patron eût un peu augmenté son salaire depuis que le jeune homme s’était fiancé à sa nièce au début de l’année, il restait insuffisant pour répondre à ses ambitions. C’était pour ces raisons que, depuis le lundi précédent, fameux lundi du Jubilé, Israel aménageait l’espace de son meublé pour en faire un atelier digne de ce nom, dans lequel il avait bien l’intention de ne pas être seul à œuvrer.
Philip le rejoignit dans la cour tandis qu’il scrutait le plateau encombré de la table posée dans le coin.
« Bonjour, Israel ! Que cherchez-vous si tôt ? »
Bien qu’ils résidassent tous les deux depuis assez longtemps à Londres pour pratiquer l’anglais de manière compréhensible, leurs échanges avaient toujours lieu en yiddish.
« Oh, bonjour, Monsieur Lipski. Il me semblait avoir aperçu un morceau de tuyau de gaz sur cette table la semaine dernière, mais je ne le vois plus. J’aurais bien voulu l’utiliser pour mes cannes.
— Vous savez, s’il était sur cette table, ce tuyau devait m'appartenir.
— Oui, bien sûr. Mais je me suis dit que si je l’empruntais, cela ne vous manquerait pas trop. Et puis, voyez, il n’est plus là. Quelqu’un a dû le prendre avant moi.
— On dirait bien. J’ai une proposition : si je le retrouve quelque part, je vous l’apporterai chez vous. Cela vous conviendrait-il ?
— Ce serait fort aimable de votre part, merci !
— Je vous en prie, Israel, cela me fait plaisir. Bon, je dois filer, le travail m’attend. Bonne journée.
— Merci encore. Moi aussi, je dois partir ! Une journée bien remplie s’annonce. »
Israel jouissait d’une réputation sans faille : poli, respectueux, toujours prêt à rendre service, et animé par une ardeur au travail qui forçait l’admiration. Philip l’avait pris en affection. C’est pourquoi, après l’avoir hébergé dix-huit mois à Batty’s Garden, il l’avait amené avec lui au 16, Batty Street, sans augmentation de loyer. Il lui avait même permis d’adopter son nom de famille, Israel Lobulsk devenant Israel Lipski, parce que ce nom faisait plus anglais, ce qui, dans l’esprit du jeune homme, représentait un atout pour les affaires.
Philip le regarda avec un sourire amusé remonter à l’étage quatre à quatre. Il chercha des yeux encore quelques secondes le morceau de tuyau disparu, puis décida de partir à son tour. En quittant les lieux, il prit soin de rabattre la porte d’entrée derrière lui.
Chapitre 3 – Un prêt refusé
Il était huit heures trente et les enfants dormaient encore lorsque Leah Lipski, épouse de Philip et âme du 16, Batty Street, ouvrit des yeux fatigués, chargés de cette lassitude que seul le fardeau des jours interminables pouvait expliquer. Sa première destination fut la cuisine, à l’arrière du bâtiment, deuxième pièce occupée par la tribu, où ses deux plus grands avaient un lit dans un recoin. À cette heure, le silence régnait toujours, mais ce n’était qu’un répit de courte durée. Bientôt, ceux parmi sa progéniture qui fréquentaient l’école à deux pas de là, au coin de Fairclough Street7, viendraient prendre le petit déjeuner et se préparer pour leur journée d’apprentissage. Les autres, les plus petits, iraient jouer dehors avec les amis du voisinage, à se courir après ou à chasser les rats à coups de pierres et de bâtons.
Leah n'eut pas à attendre longtemps avant de voir revenir Israel. Comme chaque matin, son petit favori venait prendre le café, déjà vêtu pour sortir — bottes éculées, manteau râpé aux coudes, chapeau bosselé à la main. Il paraissait un peu nerveux.
« Bonjour, Israel. Comment vas-tu ce matin ?
— Bien, bien, Mrs Lipski, merci. »
Israel gardait le regard baissé, comme embarrassé. Dans ses vêtements un peu trop amples, avec son visage juvénile et sa stature frêle, il avait l'air plus jeune que ses vingt-deux ans. Leah, qui le connaissait bien et le considérait un peu comme un grand fils, savait qu’il hésitait à lui demander quelque chose. Sans doute de l’argent. « Eh bien, qu’est-ce qui te chiffonne ? Parle. »
Israel prit une grande inspiration et osa affronter le regard de sa logeuse.
« Voilà, Mrs Lipski. Je ne voulais pas vous ennuyer avec ça, mais… Vous savez que vous pouvez me faire confiance ?
— Oui, je le sais. Dis-moi ce qui te tracasse, viens-en au fait.
— Ce matin, j’ai des ouvriers qui viennent travailler pour moi.
— Ah, c’est une bonne nouvelle !
— Oui, mais… Il me faut un étau de plus pour les faire travailler. Il n’y en a qu’un dans mon atelier, et comme ils seront deux à poncer les cannes…
— Il te faut de l’argent pour en acheter un deuxième ? »
Israel hésita un instant.
« Oui, et une éponge aussi pour teinter le bois… Il me manque cinq shillings. Mais je vous les rendrai dès que mes premiers clients m’auront réglé, c’est promis ! »
Leah regarda le jeune homme avec un sourire un peu triste.
« Certes, je te crois, tu le sais bien. Mais je crains de ne pouvoir te prêter ces cinq shillings ce matin. Mrs Angel elle-même m’a demandé un délai pour son loyer. Les temps sont durs pour tous. Pourquoi ne pas solliciter la mère de ta fiancée, Mrs Lyons ? Je crois qu’elle ne refuserait rien pour t’aider à t’installer.
— Je lui aurais bien demandé, mais je n’ose pas. Elle m’a déjà prêté vingt-cinq shillings pas plus tard qu’hier.
— Hélas, Je ne peux pas faire grand-chose pour toi aujourd’hui.
— Ce n’est pas grave, merci quand même, Madame. Puis-je vous demander un café ? »
Le sourire de Leah s’élargit et un petit gloussement lui échappa.
« Pour ça, oui, pas de problème, Israel. Je vais chercher de l’eau chaude dans Backchurch Lane, j’en ai pour vingt minutes. Mais combien de fois dois-je te répéter de ne pas m'appeler Madame ?
— Merci beaucoup… Leah… Madame. Je serai là quand vous reviendrez. »
Leah sortit chercher l’eau pour le café. C’était à peine si elle remarqua la porte d’entrée restée ouverte. Il faut dire que c’était souvent le cas. On ne craint guère les voleurs quand il n’y a rien à voler. Elle se rendit à la boutique habituelle dans Backchurch Lane, régla le penny demandé pour un broc d'eau chaude, puis rentra chez elle à l’heure prévue, ne croisant personne d'autre que Mrs Levy, la locataire de la chambre voisine des Angel au premier étage, qui se tenait dans l'entrée à l'attendre. Leah salua la nouvelle venue et le café prêt, posa le pot fumant sur la table de la cuisine. L'agréable parfum qui s'en échappait remplit bien vite la pièce, couvrant les odeurs d'épices et de linge propre. Israel Lipski ne se trouvait pas dans la cuisine. Leah n’en fut pas surprise, il était sans doute pris par quelque affaire en lien avec son atelier.
Elle se posta au pied des marches et appela :
« Israel ! Descends, ton café est prêt ! »
Pas de réponse. Israel avait ses bottes et son chapeau tout à l’heure. Il s’apprêtait à sortir. Il avait peut-être finalement trouvé l’argent pour acheter son matériel.
« Israel ? Viens boire ton café avant qu’il ne refroidisse !
— Il n’est pas là ! »
Ce fut une voix jeune qui lui répondit depuis l'étage, presque une voix de petit garçon. Leah se souvenait d'avoir souvent vu Israel accompagné d'un blondinet de quatorze ou quinze ans qui l'aidait à aménager son atelier depuis quelques jours. On entrait vraiment comme dans un moulin, ici.
Israel s’était absenté. Tant pis, il trouverait son café dans la cuisine en rentrant.
Leah et Mrs Levy partagèrent leur petit déjeuner dans la cuisine, parlèrent de tout et de rien, échangèrent les derniers potins. Soudain, la cuisine s’emplit de vie et de chaos, les enfants envahissant la pièce dans un tumulte de voix aiguës et de rires étouffés, pressés de se préparer pour l’école. Les allées et venues furent nombreuses, mais à neuf heures trente, quand toute la marmaille eut quitté le nid, Israel ne s’était toujours pas montré. Concentrée sur ses activités, Leah n’avait pas remarqué si quelqu’un d’autre était entré ou sorti de la maison.
Pour l’heure, ce fut Rachel Rubenstein, la mère de Leah, qui fit son apparition au rez-de-chaussée. Elle partageait la chambre de Mrs Levy depuis que les Lipski s’étaient installés au 16 Batty Street.
« Ah, Maman, te voilà ! Tu tombes bien. Tu veux bien t’occuper de garder la maison, le temps que Mrs Levy et moi allions au marché de Petticoat Lane8 ? Il me faut de la viande. »
Mrs Levy portait le même prénom que la logeuse — Leah —, ce qui prêtait parfois à confusion dans la maisonnée9.
Rachel Rubenstein, doyenne du 16 Batty Street, avait des yeux usés par le temps, capables tout juste de discerner les formes et les ombres dans la lumière changeante des jours. Quand le temps était au soleil comme ce matin, il lui arrivait de reconnaître les visages, mais pour se déplacer, elle devait souvent s’aider en tâtonnant devant elle.
« Bien sûr, ma fille, je vais aller m’installer devant la porte en attendant, et profiter du beau temps. »
Leah lui porta une chaise devant l’entrée et Rachel s’assit en crispant la mâchoire. Ses articulations protestèrent, mais une fois posée, elle se sentait très bien.
« Si tu vois Israel Lipski, peux-tu lui dire que son café l'attend, s'il te plaît ? »
Rachel acquiesça d'un mouvement de menton. Depuis son poste de garde, elle tournait le visage tantôt vers la porte ouverte de l'immeuble, tantôt vers les groupes bruyants d'enfants qui jouaient dans la rue, bien qu'elle ne pût distinguer que des ombres floues.
Il était presque dix heures du matin. Leah Lipski et Leah Levy s’en allèrent faire quelques emplettes.
Chapitre 4 – Sous la garde de Rachel
Assise à son poste de vigie devant la porte, Mrs Rubenstein observait les enfants de ses yeux plissés qui fonctionnaient si mal. Elle les voyait quand même courir, et surtout elle les entendait. Elle percevait leur joie, leur excitation, leur jeunesse. Il y a si longtemps, là-bas, en Russie, Rachel avait joué aux mêmes jeux. Comme elle aurait donné cher pour retrouver cette innocence et cette joie de vivre, loin des ruelles puantes des bas-fonds de l'East End.
Aujourd'hui, elle s’était donné pour mission de les empêcher d'aller se salir à l'eau stagnante du caniveau gluant, mais aussi de les garder dans son périmètre de surveillance. Elle devait veiller à ce qu'aucun ne parte en exploration et ne se mette en danger.
De temps à autre, elle défiait son arthrose pour emprunter le couloir jusqu'à l'arrière-cour. Elle s'assurait qu'aucun des marmots n'était allé se fourrer dans le fatras qui y régnait. Elle connaissait bien leurs ruses ; après tout, elle avait battu le pavé avant eux.
Une fois, elle dut tout de même courir en claudiquant derrière un chenapan. Ses nerfs et ses hanches furent mis à l'épreuve, mais elle finit par le rattraper et le ramener en sûreté devant la maison. Sa plus grande crainte était qu'il puisse disparaître dans les ruelles avoisinantes.
En repassant devant l'escalier, elle entendit des pas pressés à l'étage, puis une porte qui se refermait. Sans doute un locataire qui s'affairait.
Pendant toute l'heure où Rachel se trouvait seule au rez-de-chaussée en charge des lieux, elle ne vit personne entrer. Quelqu'un avait bien tenté pourtant. Ce professeur d'hébreu de l'école voisine avait essayé de passer la porte.
Elle avait oublié son nom10. Pas sûr qu’elle l’ait jamais su. Elle le connaissait seulement de vue, l'ayant croisé près d'ici ou dans Brunswick Street11.
« Halte-là ! Où pensez-vous aller, jeune homme ?» l'interpella-t-elle en yiddish.
« Bien le bonjour, Madame. Je vais au premier étage.
— Et pourquoi donc voudriez-vous monter au premier étage, si ce n'est pas trop demander ?
— Je viens voir Isaac Angel. J'ai donné deux paires de bottes à réparer à sa femme, dimanche. Je viens demander si elles sont prêtes.
— Isaac ? Il n'est pas là. Il est parti travailler et je ne vous laisserai pas monter dans la chambre d'une jeune femme seule, mariée et respectable ! Au revoir, Monsieur. »
L'homme resta circonspect un instant, puis, voyant qu'il ne ferait pas fléchir la solide Mrs Rubenstein, opéra un demi-tour. Il tomba sur une connaissance avec qui il se lança dans une conversation qui n'intéressait pas Rachel.
La gardienne des lieux reprit sa surveillance.
Chapitre 5 – Un nouvel associé
Simon Rosenbloom était un homme de taille moyenne, à la carrure robuste, façonné pour le labeur. Installé à Londres depuis moins d’un an, il occupait une modeste chambre au 37, Philpot Street. Solitaire par nature, il semblait taillé pour traverser la vie sans attaches : ni famille, ni amour, et, à peine, quelques connaissances. Ses traits fermés et son expression perpétuellement soucieuse lui donnaient l’air d’un bouledogue farouche, prompt à décourager toute tentative d’approche. À ceux qui croisaient son chemin, il laissait une impression indéfinissable, mélange de rudesse et d’opacité, comme un homme qui tait davantage qu’il ne montre.
Depuis quelques mois, il travaillait à l’atelier de parapluies de Mr Marks Katz, sur Watney Passage, où, dans l’odeur âcre du vernis et de la colle, il passait des heures à façonner des manches de bois laqués pour un salaire dérisoire. C’est là qu’il avait rencontré Israel Lipski. Le jeune homme, débordant d’énergie et d’ambition, s’était bientôt confié à Simon : il rêvait d’ouvrir sa propre fabrique de cannes et promettait monts et merveilles à ceux qui accepteraient de le suivre. « Une affaire florissante », avait-il assuré, « avec des clients déjà prêts à payer pour la qualité de notre travail. »
Rosenbloom, méfiant par instinct, avait d’abord écouté en silence, jaugeant Lipski du coin de l’œil. Les promesses ne l’impressionnaient guère, mais il lui avait fallu reconnaître que l’enthousiasme du jeune homme était contagieux. Peu à peu, il avait laissé ses doutes se dissiper. Ils avaient convenu d’un rendez-vous au 16, Batty Street, pour le dimanche 26 juin, où Israel lui avait montré quelques échantillons et partagé ses plans avec une ardeur qui, malgré lui, avait fini par convaincre Simon. L’échange n’avait pas duré plus d’une demi-heure. Le contrat tacite était scellé, et ils s’étaient mis d’accord pour commencer officiellement le mardi suivant, à l’aube.
Ce 28 juin, à sept heures précises, Simon Rosenbloom s’était présenté devant la porte du 16, Batty Street. Armé de son seul courage et d’une discrète appréhension, il avait frappé d’un geste assuré et attendu que quelqu’un vienne ouvrir. La porte s’était finalement entrebâillée, révélant Israel Lipski, pieds nus, vêtu simplement d’un pantalon de toile grise, légèrement trop large, et d’une chemise blanche aux manches retroussées. Les yeux vifs de Lipski pétillaient d’excitation, et il l’avait salué avec la chaleur d’un homme sûr de son avenir. Rosenbloom, sans un mot, avait franchi le seuil et l’avait suivi dans l’escalier, prêt à entrer dans cette nouvelle phase de sa vie.
L’atelier improvisé qu’Israel Lipski avait aménagé dans sa petite chambre tenait à la fois du chantier artisanal et du chaos organisé. Chaque recoin semblait crier la dualité de son occupant : d’un côté, le jeune homme ambitieux et déterminé à bâtir son avenir, de l’autre, le célibataire pragmatique, prêt à sacrifier confort et ordre au profit de son projet. Les outils, le bois brut, les vernis et autres matériaux envahissaient l’espace, reléguant le mobilier à la périphérie, comme des figurants sur une scène dominée par l’ardeur du travail. Le divan qui lui servait de lit, bancal et à moitié en travers de la porte, empêchait celle-ci de se fermer complètement, comme si même son refuge devait rester ouvert aux possibles intrusions du monde extérieur.
« Voilà ton poste de travail », déclara Israel en posant ses poings sur les hanches, un sourire fugace éclairant son visage tendu.
« Les pommeaux sont là. »
D’un mouvement du menton, il désigna quelques morceaux de métal épars sur la table centrale, scintillant faiblement dans la lumière du matin.
« À toi de les limer. Une fois prêts, on pourra leur donner forme et les fixer sur les cannes. »
Sans un mot, Simon s’installa devant l’unique étau de la pièce. D’un geste précis, il y serra une première pièce métallique, puis se mit à manier la lime avec la régularité d’un métronome. L’outil crissait doucement contre le métal, brisant en rythme le silence du grenier. Pendant ce temps, Israel s’attela à la taille de bâtons de différentes dimensions, testant du regard leurs proportions et réfléchissant à la meilleure manière de les associer aux pommeaux.
Après quelques minutes, il s’interrompit brusquement, un pli soucieux traversant son front. Il posa son ouvrage et se tourna vers Simon.
« Ça ne va pas aller, dit-il, presque pour lui-même. J’ai demandé à un autre homme de venir t’aider au limage… mais il n’y a qu’un étau ici. Je ne vais pas pouvoir le faire travailler… »
Il laissa sa phrase en suspens, tapotant nerveusement du doigt le bord de la table.
« Attends-moi ici. Continue ton travail. Je vais aller en acheter un autre. »
Israel s’empara d’une paire de bottes qu’il enfila avec hâte, puis attrapa un court manteau qu’il jeta sur ses épaules. Son chapeau enfoncé sur la tête, il se dirigea vers la porte.
« Il va aussi falloir que j’achète une éponge. Le garçon que tu as vu dimanche, Pittman, ne devrait pas tarder. Il s’occupera du vernis. »
Simon leva à peine les yeux, haussa les épaules d’un air indifférent, puis reporta toute son attention sur le morceau de métal qu’il était en train de limer. Chaque mouvement était calculé, précis, presque hypnotique. Derrière lui, les pas d’Israel résonnèrent une dernière fois sur le plancher avant de disparaître dans l’escalier. Absorbé par sa tâche, il ne sut pas si le jeune homme avait fermé la porte d’entrée.
Rosenbloom avait depuis longtemps perdu la notion du temps, absorbé par le va-et-vient méthodique de sa lime sur les pommeaux de cannes qui s’enchaînaient dans l’étau. Peut-être en avait-il fini une douzaine, peut-être plus, lorsque le bruit de pas annonça le retour d’Israel.
« Pas de chance, le magasin est encore fermé », lança ce dernier d’un ton contrarié, une grimace d’agacement sur le visage.
Simon ne détourna pas le regard de son ouvrage. Le crissement de la lime contre le métal emplissait l’espace, étouffant même le brouhaha lointain de la rue qui montait par la fenêtre ouverte.
Le jeune homme resta là un moment, immobile, les poings enfoncés dans les poches de son manteau. Il semblait réfléchir, ses yeux fixés dans le vide. Puis, sans un mot, Lipski pivota sur ses talons et sortit à nouveau.
Rosenbloom continua son travail avec la même régularité mécanique, tandis qu’un va-et-vient répété résonnait dans l’escalier. Lipski reparut vers huit heures, juste après l’arrivée d’un jeune garçon blond, dont Simon reconnut aussitôt le visage : celui qu'il avait brièvement aperçu le dimanche précédent.
Chapitre 6 – Le petit commis
Richard Pittman était un garçon dégourdi, du genre à savoir se débrouiller dans un monde qui ne faisait pas de cadeaux. Bien qu’il n’eût que quatorze ans, il n’hésitait pas à se vieillir de deux ans pour décrocher un emploi. L’école n’avait jamais été sa priorité ; il préférait de loin mettre ses capacités manuelles au service des artisans et commerçants du quartier. Autour du 2, White’s Gardens, à Star Street, Commercial Road, son visage juvénile et ses allures enjouées étaient connus de tous.
C’est donc sans surprise qu’il avait verni des manches de parapluies pendant plusieurs semaines pour Mr Marks Katz lorsqu’Israel l’aborda, le 22 juin, au lendemain des festivités du Jubilé. Ils se croisaient souvent à l’atelier, mais cette fois, Israel l’interpella d’un ton résolu, en anglais :
« Hé, Dick ! Viens avec moi, j’ai du travail pour toi.
— Quoi ? Pour Mr Marks Katz ? » répondit le garçon, surpris.
— Non, pour moi. Je vais me lancer à mon compte ! »
Le soir même, emporté par la curiosité et l'opportunité, Richard suivait Israel jusqu’au 16, Batty Street. Là, l’homme lui montra la pièce qui, dans son esprit, serait bientôt un atelier prospère.
Il revint le jeudi soir suivant, puis le vendredi, le dimanche et enfin le lundi. Le samedi, cependant, il était resté chez lui, conscient qu’Israel respecterait strictement le shabbat.
Toute cette semaine-là, le garçon s'était employé à assister Lipski dans l’aménagement de l’atelier. Bras droit improvisé, il l’accompagnait tantôt chez Mr Lee, tantôt chez Mr Mark Schmidt, parcourant les ruelles animées pour acheter des fournitures indispensables. Chaque course contribuait à transformer la petite pièce en un espace où l’ambition d’Israel prenait forme, planche après planche, outil après outil.
Le mardi 28 juin, Richard arriva au 16 Batty Street peu après huit heures, les joues rouges de chaleur et d’effort. Il grimpa les marches quatre à quatre et passa la porte de l’atelier.
Rosenbloom était déjà là, concentré sur sa besogne, un air fermé sur le visage. Seul le crissement régulier de sa lime troublait le silence.
Lipski entra d’un pas vif, le front plissé, l'air affairé. Son manteau, son chapeau, son attitude : tout en lui respirait la préoccupation d'un homme pressé par les obligations de son commerce naissant. Il s'enquit brièvement de l'avancée des travaux, râla que la boutique de Lee n’ouvrait pas encore, annonça qu’il devait encore tenter d’acheter un étau et une éponge, puis disparut aussi vite qu’il était apparu, son manteau râpé flottant derrière lui.
À aucun moment Richard n’aurait pu dire qu’il avait vu quoi que ce soit d'anormal dans le comportement d’Israel Lipski. Rien d'inquiétant, rien de suspect.
Livré à lui-même avec Rosenbloom, fidèle à son tempérament, il s'empara d’un marteau abandonné et se mit à frapper ici et là : l’établi, une vieille chaise, le cadre branlant de la fenêtre. Chaque « clang » métallique faisait tressauter Rosenbloom, qui gronda plusieurs fois en yiddish.
C’est alors qu’un inconnu surgit dans l’atelier.
Un grand maigre au regard fuyant, les mains cachées dans les poches de sa veste élimée. Il échangea quelques mots rapides en yiddish avec Rosenbloom. Richard, qui ne comprenait pas un mot, ressentit pourtant un frisson glacial lui parcourir l’échine. Le nouveau venu dégageait quelque chose d’inquiétant, une tension sourde à peine contenue. L’adolescent remarqua aussi, fugace, une odeur étrange — une senteur aigre mêlant sueur froide et un relent acide difficile à définir — qui sembla flotter un instant dans la pièce.
Le besoin d’air libre devint urgent. Richard annonça qu’il descendait déjeuner et fila sans demander son reste, son marteau toujours en main.
Il courut jusqu’à White’s Gardens, dévora son maigre petit-déjeuner, puis, au lieu de revenir directement, se laissa entraîner dans un jeu de balle avec quelques amis. Le soleil cognait fort déjà ; les gamins riaient, inconscients du drame qui couvait à deux rues de là.
Un quart d’heure plus tard, pris d’un sursaut de conscience, Richard laissa tomber la partie et regagna Batty Street en trottinant.
Lorsqu’il franchit la porte du 16, tout semblait assoupi. L’atelier baignait dans une torpeur épaisse. L'homme avait disparu. Seul Rosenbloom, imperturbable, s'acharnait à la lime.
Richard s’amusa à empiler distraitement quelques bouts de bois, tournant en rond, s’efforçant de chasser l’impression désagréable que lui avait laissée la visite de l’homme inconnu.
Peu avant dix heures, vaincu par l’ennui et la chaleur, il s’installa sur un tabouret branlant, jouant distraitement avec un copeau de bois, pour passer le temps.
Puis, vers onze heures, ce fut le choc :
Un hurlement déchirant venu d’en bas, suivi de bruits de course, des cris d’effroi.
Rosenbloom laissa tomber sa lime. Richard, blême, bondit sur ses pieds. Ils se précipitèrent ensemble dans l’escalier.
En bas, c'était la cohue. Des femmes hurlaient, des voisins s’agitaient, l’effroi montait comme une marée noire.
Dans l'air, flottait déjà l’odeur entêtante du drame.
Richard s'arrêta net au seuil du couloir.
Devant lui, au-delà de la masse humaine qui se pressait dans l’entrée, une tragédie irréversible venait d’engloutir le 16 Batty Street.