West Ham · Hiver 1890
Le Portway
Chapitre 2 · Extrait
Holmes et Watson quittent Baker Street pour Plaistow. Au bout du trajet les attend une maison neuve, vide — et déjà marquée par la mort.
Version du manuscrit · septembre 2026 · environ 4 minutes
Nous quittâmes Baker Street peu après une heure. Le ciel demeurait bas, couleur d’étain, et la pluie verglaçante transformait les trottoirs en pièges luisants. Holmes, la tête rentrée dans son col, marchait d’un pas décidé, son long manteau flottant derrière lui comme une ombre. Nous gagnâmes la City en fiacre jusqu’à Fenchurch Street, où la vapeur sale des locomotives de la London, Tilbury and Southend Railway s’amassait sous la verrière comme une haleine malade.
Les wagons du train, mal ventilés et saturés de fumée de charbon, étaient bondés malgré l’épidémie qui fauchait la capitale. On ne parlait plus que de la grippe russe, ce mal venu de Saint-Pétersbourg qui avait gagné les docks avant de s’étendre jusqu’aux salons de Kensington. Partout, des toux étouffées, des visages pâles, des mouchoirs imbibés de camphre. Holmes, impassible, observait la foule comme un naturaliste étudierait une colonie infectée ; il nota même, avec une pointe d’ironie, qu’aucun meurtrier n’aurait pu choisir moment plus propice pour disparaître dans la masse des moribonds.
Nous descendîmes à Plaistow, au cœur d’une banlieue noyée de brouillard et de fumée d’usine. Un hansom cab nous mena ensuite jusqu’au Portway, cahotant sur un pavé gelé. Les rares passants se hâtaient, la tête enfouie dans leurs manteaux. Nulle gaieté, nulle clameur ; la ville semblait retenir son souffle sous la double emprise du froid et de la maladie.
Lorsque le cab s’arrêta enfin devant la rangée de maisons neuves, d’un calme presque inquiétant, où la police avait découvert le corps, Holmes posa la main sur mon bras :
« Souvenez-vous, Watson, la mort aime la compagnie des vivants ; c’est pourquoi elle préfère les constructions neuves. »
Puis il descendit sans attendre, son attention déjà rivée sur la façade du 126 Portway.
Je n’appris que plus tard qu’il avait pris soin, dès la veille au soir, d’annoncer sa visite au poste de police de Plaistow, précisant — fidèle à sa méthode — qu’il souhaitait examiner les lieux à sa guise. Comme d’habitude, il n’avait rien laissé au hasard. À croire qu’il avait tout anticipé — jusqu’à ma venue !
Devant nous se dressait le 126 Portway, semblable à ses voisines, construites à peine un an plus tôt, mais déjà marquée par l’abandon. Les briques jaunes s’étaient ternies sous la suie et l’air saturé d’eau, les vitres semblaient voilées de poussière, et la barrière, jadis peinte d’un vert clair, se dégradait par plaques.
Le porche, aux moulures fines noircies par les intempéries, gardait pourtant une certaine prestance, comme si la maison, consciente de son isolement, s’efforçait de conserver les apparences.
Une enseigne du constructeur pendait encore près de la porte, témoin d’un projet jamais achevé. L’endroit exhalait une tristesse singulière : celle d’un logis neuf déjà gagné par la ruine, d’un abri qui n’avait protégé personne et que la mort, la première, avait revendiqué.
C’est le sergent Forth, de la K Division1 (poste de Plaistow), qui nous accueillit devant la maison. À ses côtés se tenait le constable Cross, son compagnon de ronde, celui-là même qui l’avait assisté deux jours plus tôt lors de la visite du lotissement.
Les deux hommes étaient à l’origine de l’atroce découverte, et il suffisait d’un regard pour deviner que l’événement avait laissé sur eux une empreinte tenace. Aucun ne portait l’uniforme : la pluie, le froid et la fatigue semblaient avoir eu raison de toute prétention à la tenue.
Forth, robuste quadragénaire à la moustache poivre et sel, portait un chapeau melon noirci par le temps et un pardessus de laine trop étroit pour sa carrure. Son visage rougeaud, taillé à coups de serpe, trahissait plus d’insomnie que d’émotion.
Cross, au contraire, paraissait d’une jeunesse presque fragile. Ses yeux sombres évitaient la façade de la maison, et ses doigts gantés se frottaient l’un contre l’autre, comme s’il cherchait à chasser un souvenir gênant.
Tous deux ressemblaient davantage à de modestes employés qu’à des représentants de la loi.
Forth porta la main à son chapeau et s’inclina légèrement.
« Monsieur Sherlock Holmes, je présume ? Le surintendant de Stratford m’a prévenu de votre venue. C’est un honneur de vous faire visiter les lieux. Vous trouverez la maison telle que nous l’avons quittée vendredi. »
Mon ami lui rendit son salut avec une politesse distante.
« Je vous suis reconnaissant, sergent. Je ne retiendrai pas vos hommes plus longtemps que nécessaire. Vous avez fait enlever le corps, bien entendu ?
— Oui, monsieur. Découverte vendredi matin, peu avant dix heures. Le docteur Clifford Grogono, chirurgien divisionnaire, a été dépêché sur place dans la journée et a procédé à un premier examen. Le corps a été transporté à la morgue dans l’après-midi.
— Fort bien. La médecine a son rôle à jouer, dit Holmes, mais la poussière, elle, ne ment jamais. Voyons ce que celle-ci a à nous dire. »
J’intervins :
« Si vous n’y voyez pas d’inconvénient, Holmes, j’aimerais m’entretenir avec le docteur Grogono avant ce soir. Ses premières constatations pourraient éclairer notre compréhension des faits. Qu’en pensez-vous ?
— Je n’en espérais pas moins de vous, Docteur. Vos connaissances en matière de médecine légale dépassent de loin les miennes. Nous aurons tout intérêt à recueillir le plus d’informations possibles, auprès de tous les experts compétents. D’abord la pierre, ensuite la chair. »
Il se tourna vers Forth :
« Sergent, voudrez-vous bien nous ouvrir le chemin ? »
Fin de l’extrait
À propos de cet extrait
Ce texte appartient au manuscrit en cours des Disparues de West Ham. Il est susceptible d’évoluer avant publication. © Thierry Sonnet, 2026 — tous droits réservés.