Nouvelle

Population !

31 juillet 1993

À Mansfield, Roy, cinq ans, écrase des fourmis pour jouer. Mais quand la colonie se met à croître, la ville entière découvre ce que peut la force du nombre.

Pour M. David Garnier.

Batman venait de faire une chute vertigineuse du haut de la grue Tyco qui trônait au milieu de la chambre de Roy Skeritt. Heureusement, il ne s'était pas blessé et s'apprêtait déjà à repartir pour de nouvelles aventures encore plus périlleuses que celle où il avait neutralisé à lui seul la mygale infernale et le scarabée-démon. Terrible, Batman. Roy Skeritt était sûr qu'il était beaucoup plus fort que l'autre trou-du-cul de Superman... «trou-du-cul » était un mot nouveau dans son vocabulaire, et quand il l’avait entendu la première fois, il avait bien failli pisser dans sa salopette, tellement ça l'avait fait rire. Depuis, beaucoup de gens étaient des "trous-du-cul" pour Roy: sa maîtresse, l’autre trou-du-cul de Jimmy Briggs qui lui tapait toujours sur la tête dans la cour de récréation, et surtout les filles... Les filles étaient toutes des trous-du-cul, et qui plus est pleurnichardes et capricieuses. Aussi emmerdantes que du chiendent. Les filles, c'est petit, tout maigre et ça pleure tout le temps, pensait-il. Ça sert à quoi, alors?

Plongé dans ses méditations sur la supériorité indiscutable de l'homme sur la femme, il avait laissé Batman allongé de tout son long au pied de la grue - une cent tonnes - le nez écrasé sur le béton du chantier.

Tiens, voilà pour cette petite merdeuse de Joannie Adams", dit-il tout haut en écrabouillant du pouce une petite bestiole noire et brillante dont l'aspect général évoquait distinctement Joannie Adams, la petite merdeuse. "Merdeux" était un mot qu'il connaissait déjà depuis longtemps, son copain Arnie l'ayant utilisé à son encontre l'année précédente. Le pauvre insecte était resté collé à son doigt, ce qui l'amusait beaucoup: une fourmi écrasée devient vite aussi collante qu'une fille. Il essuya distraitement son pouce sur la couture de son jean avant d'écrabouiller une autre fourmi qu’il venait de baptiser Judie. Ah! Celle-ci était restée sur le sol, la tête à demi détachée du corps, les antennes encore frémissantes de la vie qui venait de la quitter. Amen.

Exit Mary, Bonnie, Susan, Annie et les autres. Une par une, il écrasait par terre ces petites pestes noires et si féminines, sans s'apercevoir que, finalement, plus il en tuait, plus il y en avait à détruire. Au début, elles sortaient de sous son coffre à jouets. Il les avait bien repérées, mais il n'était pas encore assez costaud pour déplacer le coffre tout seul et combattre le mal à sa source. Elles venaient d'abord se mesurer à lui une par une, puis trois par trois, par groupes de six ou sept, et maintenant, elles commençaient à être nombreuses et sortaient de partout. Elles descendaient le long des murs, rampaient vers lui, dardant leurs frêles antennes dans sa direction.

Roy était fasciné par la foule innombrable de fourmis noires et luisantes qui s'avançaient vers lui. Incroyable! Elles avaient déjà recouvert Batman, le pauvre, toujours étalé, peut-être inconscient du drame qui se jouait autour de lui.

Le sol grouillait à présent dangereusement, et il semblait à Roy que ce fin tapis qui se tissait dans sa chambre se resserrait peu à peu en un cercle dont il était le centre... C'est à ce moment qu'il comprit ce que devait ressentir un tout petit insecte au corps lisse et fragile, juste avant de se faire désintégrer par un pied ou un pouce dévastateur.

Pendant que Roy se rendait déjà compte, à cinq ans, de la précarité de la vie, le vieux Jess faisait les poubelles, comme d’habitude. Tous les matins, il quittait Victory Park où il passait ses nuits, et se mettait à la recherche de quelque chose à revendre, réparer, porter ou même manger parmi les ordures de la ville. Les gens avaient vraiment tendance à jeter n’importe quoi!

Alors qu'il descendait Central Lane, dans son vieux pardessus cradingue et déchiré (récupéré au milieu de vieilles feuilles de salade noirâtres et de pelures de carottes l’hiver précédent) un mouvement dans l'obscurité d'une ruelle, à sa gauche, attira son attention. Jess tourna la tête et plissa des yeux délavés et cerclés de rides profondes pour discerner quelque chose dans les ténèbres. Rien. Rien que de l'ombre. Peut-être un de Ces putains de chats, pensa-t-il, toujours à tourner autour de mes poubelles! Alors qu'il s'apprêtait à reprendre sa longue quête quotidienne, une faible lueur sembla danser à quelques mètres de lui, derrière un amoncellement de cartons et de cageots vides. Jess avait pour habitude de ne pas céder à la curiosité. Le mode de vie qu'il avait choisi ne lui permettait pas de fourrer son nez dans ce qui ne le regardait pas. Question de vie ou de mort, trop souvent. Pourtant, cette fois, il se sentait bizarrement attiré. D'autant plus qu'il avait remarqué un drôle de bruit, comme un frottement, provenant de l'endroit où il discernait à présent une forme vaguement grouillante. Comme il s'approchait d'un pas prudent du tas de caisses, ses yeux s'adaptaient peu à peu à l'obscurité.

Arrivé à proximité, il put discerner non seulement un mouvement, mais un véritable grouillement, d'où ce léger frou-frou continu qu'il percevait de plus en plus fort depuis qu'il s'était engagé dans la venelle. En y regardant d'encore plus près, il comprit qu'il se trouvait devant une véritable fourmilière géante.

Putain, c’est drôle, comme truc, ça alors... Intéressé, Jess décida de faire une pause et d'observer un moment ces petites travailleuses. Leurs allées et venues semblaient très bien organisées, malgré un aspect général assez désordonné. Les yeux humides de Jess brillaient de fascination tandis qu'il contemplait ce curieux manège. Des milliers, peut-être même un million de ces petites bestioles charriaient en files indiennes des charges qui devaient bien peser au moins vingt fois leur poids. On dirait ces femmes africaines qui portent leurs récoltes sur la tête en rentrant au village, se dit le vieux bonhomme, qui n'avait pas entendu parler de ces africaines depuis plus de trente ans. D'autres petites créatures noires et luisantes semblaient jouer le rôle de sentinelles sur le terrain de chasse des fourmis

"Qu'est-ce que vous pouvez bien être en train de foutre, nom de Dieu? "Demanda-t-il à voix haute, sans espérer de réponse. Pourtant la réponse vint. Non pas que le groupe compact de fourmis eût compris ce que Jess venait de dire, mais au moment même où il terminait sa phrase, ses yeux s'écarquillèrent au point qu'il eut l'impression qu'ils allaient quitter leurs orbites. Une horreur sans nom l'envahit et, s'il n'avait eu l'estomac aussi vide que le portefeuille, le vieux Jess aurait gerbé son petit déjeuner dans un tas informe de caisses et de cartons. Un haut-le-cœur le souleva en lui laissant un désagréable goût de rance dans la bouche. Immobile, il continua malgré lui à assister à l'immonde récolte qui se déroulait sous ses yeux. C'était un œil qui le fixait, enfoncé dans une sorte de bouillie écarlate et gélatineuse. Les milliers de pattes des fourmis s'activaient en clapotant presque imperceptiblement dans la chair labourée de ce qui avait dû être un être humain. Jess passa une main dans ses cheveux en bataille. "Putain de putain de bordel de merde! C'est dégueulasse!".

Les fourmis s'écartèrent encore un peu plus, comme pour montrer à Jess le résultat de leur travail. Comme Si elles étaient fières d'avoir écorché, déchiqueté, démantibulé une proie de cette taille à elles seules. On voyait les deux yeux, maintenant, et l'os était apparent sur une bonne partie du front et des pommettes. Les lèvres avaient disparu, comme les paupières, et un trou énorme apparaissait dans le cou du cadavre, d'où sortaient encore des flots de ces insectes noirs et luisants dont le mouvement continu donnait la nausée. Les fourmis grouillaient dans les cheveux, sur le visage défiguré, sur la poitrine. Les vêtements étaient soulevés spasmodiquement par des vagues de vie irréelle - des spirales, des circonvolutions, des tourbillons s’enchaînaient sous la chemise, dont Jess devinait qu'elle devait être verte, entre les fourmis qui la recouvraient. D'après ce qu'il pouvait en voir. Il ne restait déjà plus grand-chose des jambes - le jean était aplati sous une couche invraisemblable de ces bestioles affamées dont l'acharnement méticuleux avait quelque chose de fascinant et d'aliénant.

Lentement, sans quitter la scène des yeux, Jess, qui s'était agenouillé pour mieux voir, se releva et commença à partir à reculons. Ses vieilles jambes avaient du mal à le soutenir et il chancela. Il faillit tomber la tête la première plusieurs fois avant de sortir de l'impasse obscure et nauséabonde. Lorsqu'il réapparut sur Central Lane, le soleil était déjà haut dans le ciel, et la lumière l'aveugla. Le clochard cligna des yeux, tentant en même temps d'oublier le spectacle auquel il venait d'assister, en vain. Il savait qu'il ne l'oublierait jamais. Il s'arrêta et jeta un coup d’œil vers la ruelle sombre. Etait-ce un effet de son imagination? Il lui sembla, lui sembla vraiment, apercevoir, à l'endroit ou se trouvait le corps, un bras anormalement gonflé se lever doucement, comme pour lui faire un signe d'adieu. Un frisson lui parcourut l'échine. Il lui sembla que sa colonne vertébrale était faite de glace et qu'elle allait voler en éclat au moindre mouvement de sa part. C'était impossible. Ce devaient être des jeux d'ombres ou alors, le choc avait été tel qu'il avait eu des hallucinations... En tout cas, pas question d’en parler à qui que ce soit. Surtout pas au flics... Pas envie d'avoir des emmerdes, pas à mon âge!

Le parquet de la chambre de Roy était propre, à présent. Plus aucune fourmi ne traînait sur le sol. Le garçon se leva et bascula d'un pied sur l'autre, comme pour vérifier son équilibre. Il commença à avancer d'un pas mal assuré, tandis que quelques petits corps noirs et luisants tombaient doucement du bout de ses doigts. Roy franchit la porte de sa chambre, laissant derrière lui Batman, la grue et tous ses autres jouets, et se dirigea lentement vers la cuisine, où sa mère, Sally Skeritt, devait être en train de préparer le déjeuner.

Trévor Schönberg était assis devant la télé, dans son arrière-boutique, attendant sans réel espoir l'arrivée d'un client. C'était une rediffusion d'un match de basket-ball dont il connaissait le score final depuis déjà deux jours: les Bulls avaient encore gagné, et ils le devaient une fois de plus à Jordan. Déprimant. Cela faisait déjà deux heures que le magasin de prêt-à-porter Schönberg frères de Victory Park était ouvert, et il n'avait reçu que la visite d'une petite quinquagénaire collet-monté à la coiffure excentrique qui avait exigé d'essayer la moitié du stock, puis était partie en critiquant le manque d'originalité de ce qu'on lui proposait. Schönberg frères n'était pas une boutique originale c'était une boutique traditionnelle destinée à des personnes normales, et non à des momies qui se prenaient pour des gravures de mode, sous prétexte que leurs actions en bourse leur permettaient un lifting par an.

Les frères Schönberg étaient en fait le grand-père et le grand-oncle de Trévor, mais deux générations plus tard, le nom était resté, car c'était sous ce nom que la ville entière connaissait la maison. En fait, tout le monde connaissait le magasin de Trévor, mais très peu de gens avaient les moyens de venir y acheter quelque chose. Non pas que les prix fussent prohibitifs, mais depuis 1974, les choses avaient bien changé dans le monde du prêt-à-porter. Trévor vivait plus grâce à ce qu'avait rapporté le travail de ses aïeux qu'au maigre chiffre d'affaires actuel. Disons qu'il possédait un esprit suffisamment conservateur pour ne pas revendre l'affaire et changer de métier. Et puis, parfois, il parvenait tout de même à refiler un ensemble, un costume, une robe. On ne pouvait pas dire qu'il ne travaillait pas, mais il travaillait peu.

Les Bulls venaient de marquer leur treizième panier, sous les acclamations d'une foule en délire de petits gros boutonneux élevés à coups de roteuse, quand un léger tintement retentit dans le magasin. Le grelot de la porte d'entrée tintinnabula de nouveau lorsque celle-ci se referma, et Trévor coupa le son du téléviseur pour aller accueillir l'éventuel heureux acquéreur d'un complet veston de chez Schönberg frères.

Lorsqu'il entra dans le magasin Trévor fut d'abord ébloui par la lumière du soleil qui frappait la vitrine de plein fouet. Le magasin était orienté plein Est, de sorte que, le matin, le jour entrait directement, sans rencontrer d'obstacle, puisque aucune construction ne faisait face à la boutique. Alors que ses pupilles se rétrécissaient, il réussit à discerner le visiteur, complètement noir, en contre-jour. Apparemment, un grand homme très épais avec des membres énormes. Quelqu'un dont l'habillement nécessitait sûrement du sur mesure et beaucoup de tissus.

L'homme émit un grognement humide et se balança d'un pied sur l'autre ou plutôt vacilla, comme s'il allait perdre l’équilibre. Trévor s'approcha rapidement de lui pour lui porter secours et lui saisit la main. C'est à ce moment, alors qu'il était à moins d'un mètre cinquante de son visiteur, que Trévor prit conscience que quelque chose clochait, chez lui la première constatation qu'il fit fut que le contact de la main qu'il serrait n'avait rien d'humain. D'autre part, l'homme ne paraissait pas noir, il était noir de la tête aux pieds, et la surface de son corps, qui n'était couvert d'aucun vêtement, semblait en perpétuel mouvement. Tandis que le cerveau de Trévor recevait ces informations une par une et tentait de les décrypter, sa main, puis son bras, commencèrent à le démanger, comme Si des centaines de petites pattes galopaient joyeusement sur son épiderme. Il baissa les yeux et s'aperçut que des centaines de pattes galopaient effectivement, joyeusement ou non. Des pattes de fourmis. De toutes petites fourmis noires, dont le corps lisse renvoyait la lumière comme autant de petites boules de jais.

La bouche ouverte, Trévor ne put détacher ses yeux de sa main, qui continuait à serrer bêtement celle de la chose recouverte de fourmis - ou faite de fourmis, lança dans sa tête une petite voix apeurée. Très vite, la séparation entre son bras et celui de son "client" disparut sous le flot de fourmis qui passaient de l'un à l'autre en progressant de plus en plus rapidement. Déjà, les démangeaisons qu'il avait ressenties le long de son avant-bras s'étaient transformées en une douleur atroce, comme Si sa chair était labourée par une quantité inimaginable d'aiguilles trempées dans l'acide formique. Sa bouche s'étira en un rictus affreux, mais il était toujours incapable de faire le moindre mouvement. Sa vessie se relâcha, et il sentit son pantalon Schönberg et frères en Tergal se coller le long de sa jambe gauche. C'était tiède et poisseux, mais Trévor n'y prêta aucune attention: les fourmis s'attaquaient déjà à la base de son cou. Il ne se faisait aucune illusion sur l'issue de la rencontre. L'équipe des guerrières l'emportera inévitablement par K.O. à la première reprise. La douleur était intense, mais Trévor garda L’esprit clair jusqu’au moment où un trou se creusa parmi les petits envahisseurs, à l’intérieur du coude. Les fourmis s'écartèrent suffisamment pour laisser voir l'os, étrangement blanc et encore humide autour duquel de petits filets de sang arrivaient par saccades. Il eut juste le temps de voir le trou se refermer, puis tout devint gris autour de lui, et il sombra. Il s'effondra au sol, emportant dans sa chute la masse mouvante de son visiteur, qui s'étala sur lui de tout son long. Trévor était déjà mort lorsque, quelques minutes plus tard, une étrange procession fit le voyage d'un corps vers l'autre: plusieurs ouvrières s'étaient regroupées pour porter sur leur dos une masse noirâtre plus grosse qu'elles: la reine prenait possession des lieux. Simple information une reine peut vivre jusqu'à quinze ans.

Barry Skeritt, le père de Roy, (riche) voyageur de commerce de son état était de retour d'une tournée de seize jours dans l'état d'Indiana. Il avait quitté l'autoroute aux environs de Bellefont et roulait à présent en direction du nord, au volant de sa splendide Dodge Stealth modèle 93 (gris métallisé), entre Williamsport et Mansfield, Pennsylvanie. Il avait poussé sa voiture presque neuve aux limites des capacités de ses vingt-quatre soupapes et de son double turbo. Cette merveille développait jusqu'à deux cent vingt-quatre chevaux sans la moindre vibration. C'était le rêve pour un représentant dont les nombreux déplacements nécessitent un véhicule souple (le freinage ABS était de rigueur, et les quatre roues directrices appréciables), puissant et sûr.

Barry sifflotait, le dos calé au fond du siège, les bras tendus, les mains placées à dix heures dix sur le volant. Il était dix-sept heures cinquante et le soleil donnait, en amorçant sa descente, une couleur orangée au ciel limpide, à sa gauche. L'autoradio déversait des musiques rock des années soixante, entre deux plages de publicité. M. Skeritt avait l'air serein, et il pouvait l'être: il avait fait de très bonnes affaires durant ces deux dernières semaines, et l'été indien semblait vouloir s'étirer à l'infini, avec son cortège de couleurs et d'odeurs incomparables.

Il pensait à sa femme, Sally, qui devait attendre son retour avec la même impatience dont elle témoignait à chacun de ses déplacements. Il ne pouvait bien sûr pas se douter que Donald Deers, l'assureur, jouait son rôle de remplaçant à merveille, auprès de la Si douce et Si patiente Sally Skeritt. Sally savait être discrète, car Barry n'avait jamais eu un seul doute quant à la fidélité de son épouse, malgré le temps qu'il était forcé de passer à des kilomètres de chez lui. En fait, c'était l'aspect de son travail que Barry aimait le moins, mais Sally paraissait quant à elle s'en accommoder avec une résignation qui lui faisait honneur. Et puis, après tout, il faisait vivre sa famille plus que confortablement. Mieux que cela, il se sentait riche, non seulement au niveau financier, mais également au niveau sentimental, culturel, bref, il était un voyageur de commerce heureux. Cocu, mais heureux.

Lorsqu'il entra dans la petite et charmante ville de Mansfield, Pennsylvanie, il fut immédiatement frappé par un sentiment étrange de malaise, qui effaça d'un coup le sourire satisfait qu'il arborait depuis une cinquantaine de kilomètres Quelque chose ne tournait pas rond il était né à Mansfield, et y avait vécu suffisamment pour se rendre compte du moindre changement d’atmosphère, Si subtil fût-il. Le soleil couchant baignait l'axe principal désert d'une lumière colorée, tout en étirant les ombres des maisons de gauche vers celles de droite, à travers la route, comme Si les unes voulaient s'approcher le plus possible des autres pour leur chuchoter un secret dans le creux de l'oreille. Quelque chose clochait, et ce quelque chose avait sans doute un rapport avec le fait que Upper Main Street était justement complètement déserte.

Barry éteignit la radio, et ralentit jusqu'à la station Texaco de Bob April où il avait l'intention de faire le plein et de se mettre au courant des dernières nouvelles du coin. Si vous vouliez apprendre les derniers événements de Mansfield, Bob était l'homme le mieux placé pour vous renseigner. Il était aussi l'un des meilleurs amis de Barry, depuis l'école primaire, où ils avaient tous deux été très amoureux de Shelly Duval, maintenant mariée à ce bon vieux Frank Artshow, un autre camarade de classe. En descendant de voiture, Barry sentit la peau de son dos se hérisser, malgré une chemise et une veste vert foncé plutôt épaisse. Soudain, il sut pourquoi la ville lui paraissait Si bizarre: non seulement la rue principale était totalement dépourvue d'activité, mais aucun bruit de se faisait entendre, de quelque direction que ce fût. Pas même un oiseau ou un chien qui aboie. Rien. Ah, Si. Une enseigne portant une marque d'huile à moteurs se balançait mollement au rythme de la bise qui caressait doucement les cheveux de Barry, produisant un faible crissement de métal dans un silence de plus en plus pesant. Une image s'imposa alors à l'esprit de Barry: il se voyait vêtu d'un pantalon en cuir de vachette, d'une chemise à carreaux, d'un foulard rouge et d'un chapeau à large bord, des bottes de cuir usées aux pieds, entrant dans une ville de l'Ouest, aux rues désertes de terre battue bordées de maisons inégales en bois... une ville fantôme, baignée dans la lumière orange du soleil couchant.

Une ville fantôme... se répéta-t-il, comme s'il n'était pas sûr d'avoir bien compris ce que venait de lui suggérer son esprit pour le moins troublé.

Il s'approcha alors des vitres sales de la station service et mit ses mains en coupe autour de ses yeux pour voir Si la boutique était occupée. En général, à cette heure-là, Bob était à son comptoir, en train de discuter de tout et de rien, mais surtout des voisins, avec quelques vieux du quartier Henry Banner, Joe Deers et d'autres... Mais aujourd'hui, personne. Les lumières étaient allumées, une affichette accrochée à la poignée de la porte d'entrée indiquait que la boutique était ouverte, mais personne n'était au comptoir. Barry décida d'aller voir dans le garage qui flanquait la station, Si Bob ou son commis Todd n'était pas par hasard en train de s'arracher les cheveux sur un vieux carburateur en rade. Bien sûr, il ne s'attendait pas à les trouver là, puisque aucun son, ni aucun juron caractéristique de Bob ne lui parvenait du hangar. Et il avait raison. Personne ici non plus.

De plus en plus perplexe, Barry Skeritt commença à sentir la panique le gagner. Il se dirigea de nouveau vers la boutique. Lorsqu'il tourna la poignée de la porte, celle-ci s’ouvrit sans difficulté, et il entra lentement, parcourant des yeux chaque recoin de la pièce, les muscles tendus, prêt à bondir à la moindre alerte.

« Bob!... Bob April, tu es là? » Pas de réponse. Barry appela une nouvelle fois avant de se précipiter vers la porte du fond, ornée d'une petite pancarte «privé », donnant sur l'appartement de Bob. L'appartement était petit, et la porte en question s'ouvrait directement sur la salle de séjour, où le couvert était mis pour trois personnes, Bob, sa femme Dina, et son commis Todd. Personne n'occupait la pièce, mais ce que Barry vit sur la table le fit reculer d'un pas, plus en raison du dégoût qu'il éprouva à ce moment-là que de la surprise.

Les assiettes sur la table contenaient des restes de nourriture, difficilement identifiables, étant donné le nombre de fourmis qui les recouvraient, se repaissant de ce que les trois personnes avaient abandonné là. De toutes petites fourmis noires, qui faisaient penser à un étrange caviar vivant. Le poste de télévision était allumé, ce qui amena Barry à penser que Bob, Dina et Todd avaient dû quitter la place précipitamment. Il sortit à son tour, refermant la porte de service sur les insectes affamés.

Il traversa de nouveau la boutique, toujours aussi déserte, et, alors qu'il était encore tourné vers la vitrine pour fermer la porte, il perçut derrière lui une rumeur sourde, comme le vol de milliers d'abeilles, au loin. Non, cela ne venait pas de derrière, mais semblait provenir de tous les côtés à la fois. Il se retourna lentement et vit que le vol d'abeilles n'était pas Si lointain que ça, et qu'il ne s'agissait absolument pas d'un vol d'abeille. Ce qui se déroulait devant lui ressemblait plutôt à une scène mythique d'un film qu'il avait dû voir vingt fois, sinon plus: La nuit des morts-vivants. Venant de toutes les directions et avançant avec la même grâce éléphantesque que les personnages de Georges A. Romero, des centaines de... ses concitoyens approchaient de lui, l'encerclant comme une immense meute de loup. La lumière du soleil devait lui jouer des tours, car il les voyait tous entièrement noirs... et étrangement brillants.

"Eh! Est-ce que quelqu'un va me dire ce qui se passe, par ici?" Personne ne daigna lui répondre, et tous continuèrent à progresser lentement vers lui, se balançant latéralement dans un mouvement grotesque.

Les plus proches devaient être à soixante mètres de la Dodge lorsque Barry comprit tout d’un seul coup: des fourmis. Ces gens lui firent penser à des fourmis ayant une forme humaine, quoi que maintenant qu'ils étaient plus près, il dut admettre qu'ils étaient tous plutôt boursouflés. Une onde violente de panique le traversa comme la foudre, lui intimant l'ordre de courir vers sa voiture, se mettre au volant, démarrer et rentrer chez lui le plus vite possible C'est donc ce qu'il fit, non sans avoir pris la précaution de fermer toutes les portes.

A peine était-il installé que les premières créatures touchaient déjà les vitres, leurs bras tendus devant elles. C'est alors qu'il saisit la raison de leur gonflement: tous ces êtres avaient un corps pratiquement semblable à celui d'un être humain, mais leur chair était constituée de millions de fourmis agglutinées les unes contre les autres pour restituer l'illusion d'une musculature humaine. A chaque mouvement du bras, les fourmis chargées d'imiter le biceps se resserraient et la couche d'insecte amassée à cet endroit gonflait, exactement comme un muscle de chair. Et il en était de même pour tous les muscles. Il n'y avait pas que les muscles, d'ailleurs, car de façon tout à fait inconcevable, les parties génitales des hommes et les poitrines des femmes avaient été imitées de la même manière. Seuls les cheveux et les yeux n'étaient pas faits d'insectes. D'ailleurs, aucune de ces créatures n'avait de cheveux, et leurs yeux... Leurs yeux paraissaient si réels.

Lorsque Barry se rendit compte que ces êtres immondes avaient été des humains - peut-être même certains étaient-ils ses amis de toujours - il tourna la clé de contact, et la Dodge démarra sans se faire prier. Le temps d'enclencher une vitesse, les doigts grouillants touchaient déjà les vitres de la voiture, et des fourmis commençaient à y courir dans toutes les directions, à la recherche d'une ouverture pour l'atteindre, lui, Barry Skeritt, et en faire un de ces monstres.

Les roues mordirent l'asphalte alors que le moteur montait à six tours par minute, puis la Dodge bondit au milieu du troupeau mortel. Barry écrasa l'accélérateur en direction de sa villa sur Greenwood Street Sa femme et son fils Roy l'attendaient là-bas. Etaient-il au courant de ce qui se passait? Oh! Mon Dieu, est-ce qu'il n 'est pas déjà trop tard? L'avant de la voiture faisait exploser les fourmilières vivantes en les percutant, et Barry sentait son estomac remonter un peu plus à chaque bruit d'os qui se fracassait sur son pare-chocs. Les fourmis volaient dans tous les sens devant lui, et beaucoup atterrissaient sur son capot et son pare-brise. Il dut faire fonctionner les essuie-glaces pour discerner quelque chose à travers la vitre noire d'insectes.

Soudain, il sentit comme des petites piqûres au bas de sa jambe droite, et au niveau de la ceinture. Des fourmis! Elles étaient parvenues à passer par les conduits d'aération et tentaient de l'écorcher vif il devait faire vite. Barry appuya encore sur la pédale d'accélérateur et le moteur rugit. Il faillit perdre plus d'une fois le contrôle de la voiture, assailli qu'il était par ces minuscules insectes pervers. Sa mère avait pour coutume de dire ce n'est pas la petite bête qui va manger la grosse. Et bien, tu vois, m'man, la petite bête commence à me manger, et à mon avis, elle va finir par y arriver!

Au bout d'un petit moment, le ciel rougeâtre réapparut devant lui, tandis qu'il laissait les cadavres ambulants derrière lui. Ceux-ci continuaient à le poursuivre lentement et irrémédiablement, mais Barry roulait vite et n'eut aucun mal à les distancer. Arrivé au bout de Lower Main Street, il vira à gauche sur les chapeaux de roues, puis à droite dans l’allée de sa villa où il freina et s’arrêta net, dans un crissement rocailleux de gravillons roulant sous ses pneus. Le freinage ABS est indispensable, pensa-t-il, un peu abasourdi.

Barry coupa le contact et descendit prestement de voiture. En se retournant, il vit que dans les deux directions, la route était à présent bouchée dans toute sa largeur par la meute titubante. Il se dit qu'il devait agir vite, rentrer chez lui, prendre Sally et Roy et quitter la ville au plus vite pour aller... Tiens, pourquoi pas dans l'Indiana? C'est un joli coin, après tout.

Dans sa précipitation à gagner la porte d'entrée de la maison, il dérapa sur la deuxième des trois marches qui y menaient et se tordit la cheville. La douleur lui remonta d'un coup jusqu'au genou, et il dut serrer les dents pour ne pas crier. Il boita jusqu'à la porte et l'ouvrit - Sally ne fermait jamais à clef quand elle était à la maison, et le trousseau devait pendre de l'autre côte' de la porte. Il y était en effet, et Barry tourna rapidement la clé deux fois dans la serrure, rassuré par le cliquetis de la mécanique bien lubrifiée. Lorsqu'il lâcha la poignée, il fut pris d'un nouveau sentiment d'angoisse: la maison était silencieuse, elle aussi.

Il longea rapidement le couloir, passant devant la porte ouverte de la chambre de Roy sans apercevoir Batman, le nez dans la poussière, et s'arrêta dans l'encadrement de la porte de la cuisine. Celle-ci était éclairée, mais vide. Un couteau, un oignon à moitié coupé et trois tomates trônaient sur le plan de travail. Barry se gratta nerveusement le mollet droit avec le talon gauche.

"Sally! Roy! Vous êtes là?... Répondez, nom de Dieu! "Il attendit un moment, debout devant la cuisine, ses clés de voiture à la main, ses cheveux décoiffés et encore collés par le gel dont il les avait enduits le matin même à l'hôtel.

Un borborygme lui parvint dans lequel il reconnut son prénom. Quelqu'un dont la bouche était pleine de petits cailloux ou qui parlait la tête enfoncée dans un saladier plein d'eau, ou les deux, venait de l'appeler. La voix venait de derrière son dos. Barry n'osa pas se retourner, jusqu'à ce qu'une main au contact désagréable se posât sur son épaule. Il ne les vit pas, mais des fourmis visiblement pressées coulèrent littéralement de cette main et s'étendaient sur sa veste avec une incroyable rapidité. Alors, il se retourna. Alors, il vit.

Devant lui, à présent, se tenaient deux visions de cauchemar, une grande et une petite, toutes noires et luisantes, main dans la main. Barry reconnut les yeux de celle qu'il aimait dans les orbites sans paupières de la grande créature, et la petite ne pouvait être, il le savait, que ce qui restait de son fils Roy. Des larmes emplirent ses yeux pendant que toute sa raison le quittait et que les fourmis commençaient leur travail de construction d'une 'nouvelle fourmilière vivante. Il ne sentait même pas la douleur. Avant de sombrer, il eut le temps de voir une grimace qui devait être un sourire s’étirer sur la face grouillante de sa femme, tandis qu'elle collait son corps reconstitué au sien. Au moment de perdre conscience, Barry pensa, presque amusé: Je bande...

Ses jambes plièrent tout à coup sous le poids de son corps inerte, livré aux insectes qui se délectaient de leur nouvelle victime, sous les regards vides de Sally et Roy Skeritt. Bienvenue chez toi, P'pa!