Nouvelle · Le Psychopompe · 1

L’Envol du Merle

Date d’écriture non indiquée · PDF créé en 2003

Turdus Merula est un merle noir et un passeur d’âmes. Son métier est immuable, jusqu’au matin où une mission lui rappelle que même les guides de la mort peuvent aimer.

Mon nom est Turdus Merula. Très tôt j'ai appris mon métier, comme tous ceux de mon espèce, comme les milliers de générations qui ont précédé la mienne. Si quelques anciens savent encore ce que signifie notre chant matinal, il y a bien longtemps que plus personne ne nous voit comme un mauvais présage. Et c'est très bien ainsi.

On nous appelait parfois les "passeurs"; nous sommes les psychopompes. Dès que le moment est venu pour la vie de s'éteindre, quelque part dans le monde, c'est à l'un de nous qu'il est fait appel. Notre tâche peut paraître ingrate, mais elle est notre lot, la raison de notre présence ici-bas. Nous n'avons rien choisi...

Chaque fois, les mêmes gestes rituels, le même cérémonial en mille temps, en mille endroits accomplis: rien ne saurait être laissé au hasard. D'abord, émanant de partout à la fois, je sens cet appel qui vibre en moi comme une corde de violoncelle usée, prête à se rompre. Un son grave, pénétrant, où se mêlent doucement toutes les émotions fébriles d'un dernier soupir... Puis l'onde s'atténue pour enfin disparaître, laissant pour unique souvenir une froide sensation de vide, un manque. Je m'ébroue alors, me prépare à accomplir, cette fois encore, un destin auquel je suis voué. Levant des yeux cernés de jaune vers un astre lunaire à peine encore visible dans l'aube qui s'éveille, bec entrouvert, je laisse échapper mon antique chant aux morts. Ce sifflement mélodieux qu'à l'aurore on écoute, limpide comme le son le plus cristallin du plus pur des ruisseaux, n'est rien d'autre au fond qu'une marche funèbre annonçant à la Terre la mort d'un de ses enfants. De ces batailles pathétiques dont aucun être ne sort jamais vainqueur, le terme est ponctué par un bien joyeux clairon.

Vient alors le moment où l'on guette l'âme libérée et désorientée qui vient de s'extraire de sa gangue de chair putrescible. Elle fait souvent peine à voir, perdue dans ce monde qu'elle a si bien connu mais qui déjà lui paraît étranger. Personne ne l'a initiée à ce qu'elle traverse à présent; qui aurait pu la prévenir que ce passage nécessitait un guide? Moi, je ne suis rien d'autre. Mon unique mission est d'accompagner ces âmes errantes à peine conscientes de leur sort pour un ultime voyage vers un improbable au-delà. Au-delà, il y a pour les uns la plénitude et la délivrance si longtemps espérées, pour d'autres - les plus nombreux, hélas - la souffrance éternelle et le châtiment sans cesse renouvelé. Je ne décide pas de la destination finale car elle m'est dictée, comme le reste de mes actions. Je ne suis autorisé à émettre aucune remarque, exprimer aucun ressentiment: je ne suis qu'un valet servile et dévoué, prêt à exécuter jusqu'au dernier de mes jours la traversée fatidique.

Il serait pourtant faux d'imaginer qu'on puisse en prendre l'habitude. La mort n'est pas un domaine où la routine s'installe aisément. Et puis notre existence nous réserve parfois d'heureuses rencontres dont le souvenir luit pour nous comme un phare dans la nuit. Ainsi, je me souviens d'un premier mai ensoleillé qui m'avait amené à me poser au sommet d'une basse colline. Là, tout n'était que verdure, parsemée de teintes vives et joyeuses: bleuets, coquelicots, violettes, boutons d'or et marguerites peignaient un tableau souriant. L'air était chargé d'un pollen volatile parti à la conquête de partenaires à féconder. Un petit cerisier à la ramure fragile ornée d'une éclatante floraison, dominait seul cette féerie. A son pied, étendue sur le flanc, les yeux clos, une jeune femme rêvait, pieds nus. Une main ramenée sous la joue, elle semblait goûter pleinement cet instant de calme printanier. Je remarquai son nez un peu long, sa poitrine assez peu développée. Elle n'était vêtue que d'une légère robe d'été blanche et, lorsqu'un papillon noir voleta jusqu'à se poser sur son épaule dénudée, il m'apparut que ce spectacle était le plus beau auquel il m'eût été donné d'assister. Discrètement, je m'approchai d'elle et, lorsque je fus tout près, je pus sentir la douce caresse de sa respiration régulière et profonde. Son souffle était vivant, vivifiant. Je l'aimais simplement. A son cou pendait une chaîne qui renvoyait en mille éclat les rayons d'un soleil encore jeune. Délicatement, je posai ma tête au creux de son cou, me laissant bercer par le paisible battement de son coeur. Je l'aimais, l'ai-je dit? J'aurais pu rester là à la contempler ainsi toute ma vie, mais le devoir m'exigeait. Encore. Avant de la quitter, à regret, je choisis la plus belle de mes plumes, l'arrachai d'un coup de bec et la déposai dans la paume ouverte de sa main libre. En prenant mon envol, je lui jetai un dernier regard et la vis qui souriait. Peut-être rêvait-elle aux oiseaux?

Depuis cet instant, son image m'a accompagné dans chacune de mes missions, m'aidant à supporter l'horreur que peut encore évoquer, même chez le plus aguerri des "passeurs", la vue de ces corps démembrés, de ces âmes déchirées, de ces veuves éplorées. Pas un instant la jeune femme n'a quitté mes pensées. Jour après jour, je traversais la limite, entrant dans la lumière avec un nouvel abonné, ressortant seul. C'est ma vie et je l'assume. Enfin, je l'assumais. Jusqu'à l'instant où, mon chant mourant dans mon bec, je vis cette âme fraîchement abandonnée que l'on m'avait confiée. Je remarquai son nez un peu long, sa poitrine assez peu développée. De sa main, une main d'âme - comment vous dire? - dépassait une courte plume noire. L'âme me sourit d'un petit coin de lèvre triste. C'était ce matin. Je suis un psychopompe et mon plumage est noir comme l'angoisse. Je n'ai rien choisi.

Désormais, quand vous entendrez au fond du jardin ce sifflement joyeux, pensez à moi et posez-vous la question: pour qui ce matin du merle noir retentit le glas?