Nouvelle · Le Psychopompe · 2
J’ai connu d’autres mondes…
Date d’écriture non indiquée · PDF créé en 2003
Un homme refuse de croire qu’il vient de mourir. Guidé vers quatre portes et neuf mondes, il devra donner lui-même un sens à l’existence qu’il vient de quitter.
"...Aide-moi, oiseau! Je ne veux pas mourir. Je n'en ai pas terminé, ici, c'est... trop tôt!" Celui qui me parlait faisait peine à voir. Encore inconscient d'avoir laissé derrière lui sa dépouille mortelle à peine refroidie, il tentait désespérément de s'accrocher à l'illusion d'une improbable dernière étincelle de vie. Posé sur la barrière de bois blanc qui ceignait son adorable petit jardin, tête penchée, j'écoutais sa supplique. Bordant le carré de pelouse immaculé, les pensées et les narcisses explosaient de couleurs printanières. L'air était encore embaumé de l'orage de la veille. Dans mon dos, les premiers rayons du soleil séchaient des plumes chargées de rosée. Les mains tendues devant elle, le visage marqué par la détresse, l'âme perdue ne me quittait pas des yeux, avançant lentement un pied devant l'autre sans toucher les dalles de pierre taillée de son allée fraîchement désherbée. "Aide-moi" gémissait l'homme, priant pour que je fusse son sauveur, moi, minuscule passereau. Je ne pus m'empêcher d'imaginer, empli d'une amère nostalgie, la vie qui fut la sienne dans ce mignon pavillon de banlieue, auprès de sa femme, de ses enfants, sans doute. Peut-être même avait-il possédé un chien? Une vie simple, sans histoire, menée au rythme des matches du Paris Saint-Germain, des repas de famille dominicaux - rôti de porc et pommes de terre - et du petit câlin du samedi... Puis vint la maladie, âpre, sauvage, puis l'espoir insensé d'une rémission, sinon d'une guérison, que quelque soudaine accalmie venait parfois faire renaître. Ensuite encore la douleur, les larmes... Enfin, la mort. Pas de faucheuse au sourire carnassier, seul un petit merle noir l'attendait devant la porte. Soudain, il fit volte-face, regarda en direction de sa petite maison. La porte en était fermée mais l'on pouvait percevoir à l'intérieur les sanglots de celle qui venait de perdre sa raison d'être. C'est à ce moment-là, je suppose, qu'il dut prendre conscience de la situation: il cessa de se plaindre et son regard passa de la porte close à ses mains translucides qu'il porta à son visage, à ses pieds qui flottaient à quelques pouces au-dessus du sol, puis à moi, patient, sur ma barrière. Ses sourcils, comme sa bouche, s'arrondirent dans une expression d'interrogation muette. Je ne dis rien; il avait compris. Ses mains retombèrent le long de ses cuisses et ses épaules s'affaissèrent, résignées. Il sembla soudain bien seul, dans son pantalon de pyjama rayé. Les mots franchirent ses lèvres de brume, plus susurrés que prononcés: "Alors, ça y est? C'est... Fini?
- Non, sifflotai-je, rien n'est terminé. Te voici parvenu au bord d'un monde, prêt à en découvrir un nouveau.
- Un... nouveau monde? Que veux-tu dire, moineau?
- Mon nom est Turdus Merula, le Merle Noir. Je suis venu t'aider à franchir la frontière.
- Je ne comprends rien à ce que tu me chantes!
- Je sais. Tu ne peux comprendre que ce que tu es capable de concevoir. Je t'expliquerai en temps voulu. Reprends ta route, je t'accompagnerai.
- Dans quelle direction dois-je partir?
- Dans la direction qui te plaira, tu es seul maître de tes décisions à présent. Selon l'endroit où te mèneront tes pas, tu rejoindras un monde ou l'autre. Ce sera ton choix.
- J'ai bien envie de continuer tout droit...
- Alors va, ne reste pas planté là, tu n'as plus rien à faire dans cette existence. Avance!
- Mais, se plaignit l'homme, tout droit, il y a la rue, et de l'autre côté, la maison de mon voisin...
- Avance, te dis-je." Hésitant, l'homme mort reprit sa progression. Il atteignit le bout de l'allée et traversa le petit portail qui séparait son terrain du trottoir. Tandis qu'il tendait la jambe, son pied disparut à mes yeux. Le reste du corps suivit et bientôt je ne le vit plus. Je franchis la limite à mon tour. Nous flottions tous deux dans une apaisante blancheur. L'homme marchait à l'aveuglette, mais son pas se faisait plus sûr à mesure que l'excitation le gagnait. "C'est merveilleux", dit-il, un sourire d'enfant peint sur le visage. "Attends, tu n'as rien vu." lui sifflai-je, parvenu à sa hauteur. Peu à peu, la clarté décrut, laissant place à un vaste hall de pierre blanche, tout en arches sculptées. Quatre portes de bois fermaient les issues: une à gauche, une à droite et deux face à nous. L'endroit d'où nous étions arrivés nous était masqué par un mur nu. Le sourire mourut sur la face de l'âme, mais je sentis que sa curiosité demeurait. La porte de gauche portait en son centre le symbole gravé d'un croissant de lune. A droite on avait grossièrement dessiné un animal. Peut-être une chèvre. Les deux portes devant nous se révélèrent encore plus absconses: l'une portait une flèche dirigée vers le haut, l'autre une flèche dirigée vers le bas. Je fis mine de me poser sur son épaule: " C'est le moment pour moi d'éclairer un peu ta lanterne, humain.
- J'avoue ne pas saisir le sens ce tout cela...
- C'est la raison pour laquelle j'ai été désigné. Vois-tu, il est facile de vivre. Il est également facile de quitter la vie, mais... Qu'as-tu fais de ton existence, du temps passé parmi les tiens, de ton premier babil à ton dernier râle? As-tu le sentiment d'avoir vécu comme tu le devais? Le choix qui t'est offert à présent déterminera la suite des événements. Ces quatre portes sont autant d'entrées vers d'autres mondes..." Je ne saurais dire si tous les esprits égarés auxquels je fais ce discours y comprennent quoi que ce soit, mais c'est un rituel auquel j'ai toujours dû me plier. Je continuai donc mon discours, essayant d'y mettre la meilleure volonté possible: " L'univers est composé de neuf mondes. J'ai traversé chacun d'eux durant ma longue carrière de passeur. Nul autre que moi ne saurait te les décrire mieux. Mais je n'ai pas ce droit. Tu devras découvrir par toi-même celui que tu choisiras. Ce que je suis autorisé à te dévoiler, en revanche, c'est ce que tu fais là. Quatre mondes avant, quatre mondes après. Et, au milieu, celui que tu viens de quitter. Comment te dire... Imagine l'existence d'un papillon: d'abord chenille, puis merveilleux insecte aux couleurs chatoyantes, mais entre les deux, la chrysalide. Dis-toi que le monde que tu es en train de quitter est cette chrysalide. Cela signifie qu'auparavant, dans un autre monde, tu fus chenille et qu'à cet instant, le choix t'est donné des figures qu'arboreront tes ailes de papillon... Bien entendu, ce n'est qu'une image, la seule que j'aie trouvée pour ne pas te sembler trop obscur... La question à laquelle il te suffit de répondre est simple: quel est le symbole qui, pour toi, représente le mieux la vie que tu viens de mener?"
Visiblement, ça ne l'avait pas beaucoup aidé. Ça ne les aide jamais, de toute façon. Pendant un long moment, il eut l'air vraiment perdu, son regard parcourant un à un tous les murs de la grande salle sans vraiment se poser sur une porte particulière. "Décide-toi, dis-je, tu n'es pas le dernier de ma liste!
- C'est que... Le sens de ses dessins est si vague... Et si je me trompais? Je suppose qu'il me sera impossible de revenir sur mes pas?
- Tu supposes bien, répondis-je, à moitié amusé. Mais il ne s'agit pas d'un jeu télévisé. Il n'y a pas de bonne ni de mauvaise réponse. Tu es le seul à détenir la vérité. Choisis la porte dont le symbole te parle le mieux." L'attente dura encore un peu, puis je vis ses yeux s'agrandir, ses lèvres s'élargir en une franche expression de joie. "Je sais! s'écria-t-il, la flèche ascendante!" Et il courut jusqu'à la porte, en saisit le bouton qui semblait de cuivre, le tourna et ouvrit le battant. Une obscurité totale s'abattit. Le silence fut pesant, angoissant. Une voix tonitruante retentit soudain, grave, vibrante et puissante: "Qui va là?
- M...Maître, répondis-je, me sentant stupide, comme à chacune de mes rencontres avec Lui. Je vous amène un nouveau pensionnaire.
- Bien, répondit la voix. Qu'il soit le bienvenu." Tremblant, je vis l'homme avancer plus loin. J'avais terriblement envie de l'empêcher, de lui dire d'arrêter, qu'il allait le regretter, mais... Je ne le pouvais pas. Je n'en avais pas le droit: il avait fait son choix. Il souriait encore, confiant. Subitement, son âme sembla se rétracter, se tasser sur elle-même, lui arrachant un cri où l'effroi et la douleur se mêlaient. Puis, l'âme fut étirée avec violence jusqu'à se déchirer. Le hurlement était plus que je n'en pouvais supporter. Je m'enfuis à tire d'aile tandis que les forces qui s'étaient jetées sur lui se repaissaient de son esprit damné. La flèche ascendante, avait-il dit? La peste soit de ces vaniteux qui s'imaginent n'avoir que progressé...
Pourtant, il y a d'autres mondes.