Nouvelle · Le Psychopompe · 3

Âmes sœurs

Date d’écriture non indiquée · PDF créé en 2003

Dans une chambre battue par l’orage, une vieille femme s’éteint face à sa photographie de mariage. Son dernier voyage pourrait enfin abolir soixante ans d’attente.

Je me souviens comme cette journée avait été éprouvante pour tous les passeurs de la région. En ce deuxième week-end de juillet, la route avait fauché son lot de victimes. Une fois de plus, les journalistes allaient se perdre en statistiques, oubliant que les orphelins, les parents, les frères et soeurs éplorés n'avaient jamais songé à leurs chers disparus comme à des chiffres destinés à peser sur la conscience collective. L'été allait, cette année encore, sacrifier d'autres travailleurs avides de vacances méritées sur l'autel du dieu bitume, gavé de leur sang mêlé au gazole. Ce soir-là, alors que la température atteignait de nouveaux sommets, des nuages lourds de menaces s'amoncelèrent péniblement au-dessus de la ville. Au loin, on les voyait éclairés par intermittence de fantomatiques lueurs blanches suivies de grondements sinistres annonciateurs d'un violent orage. Du sol surchauffé s'élevait une âcre atmosphère d'humidité électrique. Fourbu, je survolai lentement un quartier pavillonnaire, dans la demi-obscurité précoce, conscient sans en tenir vraiment compte de l'urgence de trouver un abri, avant d'être pris dans la tourmente. Je ne sus ce qui m'avait guidé dans cette région avant de sentir monter en moi la sensation à présent trop familière d'une mort imminente. Une petite masure de pierres grises au toit pentu se tenait parmi les constructions récentes, au milieu d'un jardinet envahi d'herbes hautes, comme une dent pourrie dans une mâchoire étincelante. C'était là que se jouait l'infâme drame antédiluvien dont j'avais été un nombre de fois incalculable le spectateur impuissant. Las, je virai sur l'aile, amorçant sans conviction mon approche de la fenêtre ouverte au premier étage. Les premières gouttes de pluie, tièdes, épaisses, s'écrasaient lourdement sur mon plumage qui n'allait pas tarder à se détremper. A la fin d'une telle journée de cauchemar, j'aspirais à un minimum de repos et de quiétude, mais le devoir, ce tyran, en décidait souvent autrement. Un rien écoeuré, donc, je me posai sur le bord de la fenêtre. A l'intérieur, une lampe de chevet éclairait seule une chambre au mobilier usé, imprégnée de l’odeur chimique caractéristique des traitements de longue durée. Le papier peint fané montrait dans des tons marron passé des scènes de chasse où une créature apeurée fuyait une meute de chiens sveltes à langue pendante. Le mobilier sommaire se composait d'une table de nuit ornée d'un napperon de dentelle jaunie, d'une armoire de chêne vermoulue dont les étagères avaient dû voir se succéder des générations de linge empesé, et d'un vieux lit au matelas de laine bosselé sur lequel une femme très âgée, le visage cireux, attendait courageusement son dernier instant. La lourde machinerie du respirateur disposé près d'elle jurait par son bruit de piston effrayant et ses affreux tubes translucides avec la quiétude qu'inspirait le décor de toute une vie. Assise sur une chaise de bois toute simple, une jeune femme, sans doute sa dernière famille, posait un regard empli de pitié sur les yeux clos et la bouche édentée entrouverte de la mourante. La jeune femme pleurait en silence, tordant entre ses doigts rougis le mouchoir de tissus imprimé qu'elle tenait sur ses genoux. Quand un éclair déchira avec fracas le soir chargé d'électricité derrière moi, mon attention fut attirée par un objet posé sur la petite table de chevet: une photographie de mariage en noir et blanc où, dans un cadre ovale, s'inscrivaient en pied une femme vêtue de blanc au sourire resplendissant, ses mains gantées serrant devant elle un admirable petit bouquet de fleurs, et un homme grand et vigoureux au regard perçant. Il portait l'uniforme de parade de l'armée de l'air, impeccable. La vieille femme avait été très belle, comme le sont les jeunes filles amoureuses et pleines d'espoir quand la vie leur fait cadeau d'un garçon sincère et droit. L'amour était présent sur ce portrait et s'en échappait en volutes langoureuses. Je posai de nouveau les yeux sur celle que j'allais bientôt devoir accompagner dans son dernier voyage. Ses traits tourmentés par une douleur que la morphine ne parvenait plus à apaiser se contractaient spasmodiquement en millions de rides enchevêtrées. Sa poitrine fripée sous le fin coton de la chemise de nuit montait et descendait au rythme imposé de la machine qui allait bientôt aspirer son dernier râle. Ce moment ne tarda pas. Elle ouvrit tout grand des yeux aux iris d'un bleu délavé, eut une expression de violent étonnement, puis s'affaissa lentement, à présent définitivement détendue. La jeune femme en larmes s'approcha doucement, prit la main fragile de son aïeule dans la sienne et, constatant que la vie avait quitté ce vieux corps au teint jaune, quitta la pièce, la laissant seule dans la mort. Solennellement, mon chant ancestral s'échappa de mon bec en un mélodieux requiem: mon travail allait commencer. La femme se mit sur son séant, abandonnant sa dépouille à présent inutile dans la position que lui avait donnée la mort. L'habituelle expression de surprise que j'avais vue mille fois se peindre sur les traits des âmes fraîchement libérées fit immédiatement son apparition. La tête tourna de droite à gauche, le regard embrassant la chambre qu'elle avait dû contempler si souvent, son unique horizon depuis que la vieillesse l'avait clouée sur ce lit. Déjà, le plafond fissuré lui était étranger. Elle se sentait prête à quitter sa misérable existence. J'attendais qu'elle me remarquât enfin avant de prendre en charge son entrée dans un nouvel univers. Un nouvel éclair aveuglant lui fit porter le regard dans ma direction. Immobile, je l'observais en silence, sachant qu'elle serait la première à parler. Elle n'eut aucune difficulté à se dresser naturellement sur ses pieds nus et noueux, puis à s'approcher de moi.

- Quel adorable oiseau, dit-elle dans un sourire sans dent. Dis-moi, petit merle, que fais-tu donc à la fenêtre d'une vieille carcasse presque canée? Sur ces mots, elle partit d'un rire caquetant.

- Déjà canée, répondis-je, les yeux plantés dans son regard stupéfait.

- Oh? (Elle baissa lentement les yeux vers ses mains à travers lesquelles elle pouvait apercevoir le plancher poussiéreux) Oui, déjà... Déjà morte. Son sourire s'était effacé. Elle continua:

- Alors, c'est à cela que ressemble la mort? Un petit oiseau tout noir sur le bord de ma fenêtre? tu viens me chercher, n'est-ce pas?

- Oui, c'est mon rôle ici-bas. Son dos courbé et ses bras flasques sur lesquels flottaient les manches de sa chemise de nuit étaient presque insupportables après les boucheries que j'avais dû endurer depuis le matin. Morte, elle était le sac d'os qu'avait fait d'elle l'agonie d'un corps centenaire. De rares cheveux blancs hirsutes entouraient sont crâne taché de brun et ses yeux étaient deux billes jaunâtres enfoncés dans des orbites rougies.

Je ne pus m'empêcher de regarder la photographie, dans la chambre. Le tonnerre et le déluge à l'extérieur étaient assourdissants. Mon coeur n'était que peine devant les ravages du temps qui avaient changé cette ravissante jeune personne au corps gorgé de vie en une caricature osseuse dont les dernières heures à elles seules avaient dû valoir tous les enfers. La vieille âme avait suivi mon regard et son sourire édenté réapparut.

- Nous étions adorables, n'est-ce pas? Je ne savais quoi répondre. C'était vrai, elle avait été la plus belle enfant du monde, dans ses habits de mariée. Et son mari...

- Où est votre époux, madame? demandai-je, curieux de savoir s'ils avaient eu la chance de vivre ensemble une existence longue et heureuse.

- Ça, petit oiseau, tu devrais le savoir mieux que moi, toi qui as vu tant de morts.

- Oh... Est-il parti depuis longtemps?

- Oui, très longtemps, dit-elle, plus pour elle-même que pour moi. Trop longtemps. Son avion a été abattu au-dessus de la Manche durant la guerre. Je ne l'ai appris qu'un mois plus tard. J'attendais notre petite Irène, à ce moment-là, notre fille unique... Elle aussi est morte, il y a dix ans maintenant. Son visage triste exprimait plus de souffrance que je ne pouvais en voir. Cette âme-là avait été si marquée par la disparition de son bel officier que je devinai sans même lui demander qu'elle ne s'était jamais remariée. Son aura indiquait qu'elle avait vécu une existence droite et irréprochable. Je sus à ce moment-là qu'elle était destinée à connaître enfin la douceur d'une existence heureuse.

- Il faut partir, à présent, lui dis-je d'un ton apaisant. Ne craignez rien, ce sera sans douleur.

- Très bien, répondit-elle, jetant un dernier regard résigné sur le portrait derrière elle.

- Alors, allons-y. Je m'élevai dans l'orage, les ailes battues par une pluie d'une rare violence. La vieille femme enjamba sans hésiter la fenêtre d'une chambre qu'elle ne reverrait plus, à son grand soulagement. L'âme resta suspendue dans le vide, traversée par les gouttes dont elle avait à peine conscience. Décidée, elle fit quelques pas en avant puis disparut, entrée dans un corridor que nous étions seuls à percevoir. Je m'engageai à sa suite. La pluie cessa net et une douce lumière nous enveloppa.

- Où allons-nous? demanda l'âme d'une voix empreinte d'appréhension.

- Où vous voulez, répondis-je, la fixant du regard. Quelque chose en elle avait changé. Étaient-ce ses yeux qui avaient pris une couleur plus vive, ses cheveux subitement plus fournis qui paraissaient dorés plutôt que blancs? Elle décida d'avancer droit devant elle, lentement mais avec de plus en plus d'assurance. Et plus elle marchait, plus la transformation devenait évidente: la peau de son visage se raffermissait, son cou n'était plus une poche de peau flasque et ridée, sa poitrine s'arrondissait sous le coton. Les os ne saillaient plus à l'endroit où ses hanches et ses fesses reprenaient une courbe harmonieuse. Elle s’enfonçait encore dans le bain lumineux et je voyais ses cheveux et ses cils s'allonger, ses mains redevenant les merveilles de finesse qu’elles avaient été peut être sept ou huit décennies auparavant.

Après quelque distance, elle était à nouveau la jeune femme du portrait, grande et élancée, ses pieds nus et graciles semblant flotter dans l'espace. J'étais ébahi par tant de beauté. Son sourire aux lèvres pleines s'élargissait sur des dents blanches et intactes. J'étais fasciné par le changement. Oui, elle avait mérité ce bonheur, elle qui avait toujours été une épouse exemplaire, qui avait dû élever seule une enfant qui n'avait jamais connu son père. Oui, elle serait heureuse à présent... Et, comme pour confirmer mes pensées, la lumière faiblit un peu, révélant un jardin féerique au milieu duquel se tenait, une casquette d'officier à la main, l'homme de la photographie.

- Toi, enfin, dit-il, les yeux remplis de tendresse, des yeux qui avaient dû attendre soixante ans avant de revoir ceux de la femme qu'il avait chéri entre toutes.

- Me voilà, mon amour. Elle avança jusqu'à lui, toute au bonheur d'avoir enfin retrouvé celui qu'elle avait cru à jamais perdu. Lorsqu'il l'enlaça, leurs deux âmes s'unirent pour ne faire qu'une avant de disparaître, emportées dans un monde où la séparation n'existerait plus. Je restai un moment à contempler l'endroit où s'était tenu le jeune pilote. Les horreurs que j'avais dû contempler ce jour-là étaient alors bien loin. Mon coeur d'oiseau battait si fort à l'idée de ces deux âmes qui, après tant d'années, avaient enfin pu trouver le repos éternel dans l'amour et la joie. Plus tard, quand ma tache me semblerait ingrate, je repenserais à la photographie prise un matin de printemps dans un joli jardin fleuri: deux âmes soeurs souriant à l'objectif pour l'éternité.