Nouvelle · Le Psychopompe · 4
Ce que l’amour peut faire
Date d’écriture non indiquée · PDF créé en 2003
Dans une chambre sous les toits, un jeune homme croit que l’amour perdu ne lui laisse aucun avenir. Le psychopompe arrive trop tard pour empêcher son geste, mais pas pour lui en révéler le poids.
Ce jour-là, j'avais survolé la plaine, sans but réel, simplement pour respirer. J'avais laissé le vent porter mes errances à travers une nature ressuscitée. C’était la fin du mois de mars. Un hiver enfin mort laissait place à un nouveau printemps. Nouvelles fleurs, nouvelles feuilles encore timides, encore un peu transies. La beauté reprenait ses droits. Je ne déteste pas mon métier, mais je dois reconnaître que les moments de répit sont rares et les trois derniers mois avaient été particulièrement pénibles. Voir ces vieillards s’éteindre un à un, supporter les larmes de leurs familles décomposées, imaginer les guerres intestines autour d’un vestige d’héritage… n’importe qui finirait par lâcher prise. Nous autres, passeurs d’âmes, n’avons pas le choix: il faut tenir, coûte que coûte. J’étais heureux de pouvoir souffler un peu après la moisson rituelle. Un soleil hésitant chatouillait les plumes de mon dos où je sentais la vie couler délicieusement comme la sève toute neuve inondait à nouveau le tronc revigoré des arbres. Calme. La prairie défilait sous mes ailes déployées. Calme et douceur. Une atmosphère propice au rêve, au souvenir. Aussi, tandis que toutes ces splendeurs printanières s’étalaient sous mes yeux, je revis en pensée ma belle endormie, au pied du cerisier. De petites fleurs blanches tombaient mollement sur sa chevelure brune, telles les soyeux flocons d’une neige tardive. On peut être un passereau consciencieux, voire laborieux, l’amour n’en est pas moins susceptible de frapper au détour du chemin, laissant dans le cœur le plus endurci la marque profonde de sa morsure. Je l’avais accompagnée, elle aussi. J’avais dû laisser son sourire éblouissant devenir un phosphène persistant, quelque part à la périphérie de mon champ de vision. J’accueillais chaque fois avec un égal bonheur l’image apaisante de son corps au repos, de sa frêle poitrine animée par son seul souffle. Comment alors pouvais-je imaginer la revoir… dans un cadre, disons, strictement professionnel? La vie me l’avait enlevée. Elle me manquait horriblement. Depuis, sa silhouette m’accompagnait partout, toujours, heureusement. Même en ce funeste jour de fin mars qui ne m’avait pourtant pas préparé à un nouveau carnage.
L’appel survint alors que je négociais un virage serré au-dessus du lac. Une vibration au plus profond de l’être, comme la résonance sourde d’une corde de contrebasse prête à céder. Et puis, une fois encore, le chant millénaire qui jaillit de mon bec béant, à la limite de la douleur. Une existence allait s’achever. Je devais être présent, comme toujours, comme l’avaient un jour décidé des forces qui me dépassaient totalement. Fidèle à son destin, le merle noir se dirigea à la vitesse du vent vers la grande ville, où un drame de la vie quotidienne se nouait, une mort anonyme parmi d’autres, dont personne n’entendrait jamais parler.
L’appartement, ou peut-être devrais-je parler de combles, se trouvait au dernier étage d’un immeuble ancien, juste sous les toits, en plein cœur d’un quartier sans âme. Tout ici évoquait l’absence, le temps perdu, les projets avortés, les espoirs déçus. Le soleil même, pourtant si fier d’avoir retrouvé sa vigueur, paraissait ne pas pouvoir éclairer ce lieu. Des gens vivaient pourtant là, traînant jour après jour un fardeau qu’ils ne partageront jamais. Au-dessous, au pied des façades grises, des rues grises gisaient, jonchées de détritus, agonisantes et squameuses. C’est là que m’attendait Marc, ignorant tout de l’existence des psychopompes. L’heure n’était pas encore venue. J’entrai silencieusement dans la chambre mansardée par la minuscule fenêtre entrouverte. Un désordre et une puanteur sans nom régnaient dans ce qui devait être la garçonnière d’un étudiant sans ambition. De mon poste d’observation, j’avais une vue imprenable sur un lit défait aux draps douteux, une petite table couverte de papiers en tous genres et de vaisselle sale, une unique chaise dont le dossier portait un gilet de laine bleu passé. Malgré le jour encore jeune à l’extérieur, l’ampoule nue qui ornait le plafond peinait à éclairer la pièce.
A ma droite, contre le mur, un grand miroir un peu ébréché, sans doute acheté aux puces ou dans un vide-grenier, renvoyait l’image pathétique d’un jeune homme au désespoir. J’avais assisté à de nombreuses scènes de suicide, mais j’étais incapable, comme je le suis encore aujourd’hui, de me préparer à en endurer l’atrocité. Invariablement, le calme qui précède l’acte est empli d’un air d’une densité presque palpable. Le temps ne s’arrête pas, comme on peut le lire parfois dans les romans de gare… non, il est simplement moins supportable, plus irritant, comme si chaque seconde était abrasive. Je n’avais aucun moyen d’influencer le cours des prochaines minutes, aussi je sentais mes nerfs se tendre sous mes plumes, mes petits muscles de volatile crispés par l’expectative. Rien n’est plus accablant que l’impuissance. J’étais posé là, au bord de son univers, et je le voyais terminer sa vie dans une impasse, incapable d’empêcher ce que sa destinée avait déjà établi pour lui. L’arme luisait faiblement sur la coiffeuse devant lui, serpent d’acier à la gueule ouverte, prêt à cracher la foudre et le venin. Dans la glace, le reflet du condamné semblait fixer le vide au-delà de sa propre tête. Les larmes continuaient à raviner son visage. En était-il conscient? Impossible de l’affirmer. Il pleurait sans doute depuis des heures. “ Pourquoi? ” Ce n’était rien de plus qu’un murmure, peut-être machinal, peut-être automatique à force d’être répété. Plus qu’une question, plus qu’un leitmotiv, c’était devenu l’unique point d’attache qui le reliait à une réalité qui s’acharnait à le fuir. Le monde tournait autour de ce simple mot. Jamais la réponse ne viendrait. Jamais il ne serait soulagé de ce poids. “ Pourquoi m’as-tu quitté? ” Et un sanglot étranglé monta de nouveau dans sa gorge irritée par le chagrin. C’était donc ça, encore? Encore une jeune vie fauchée par la bêtise d’un amour perdu? J’ai toujours été sidéré de constater ce que la noblesse et la splendeur de ce sentiment pouvaient engendrer d’épouvante et de destruction. Combien de guerres menées au nom de l’amour? Combien d’amitiés déchirées, de familles désunies, de crimes et de forfaits tramés dans l’ombre? Combien d’adolescents rayés du globe dans la pire des solitudes et des indifférences? J’aurais voulu lui dire qu’elle n’y était pour rien, qu’un jour ou l’autre il l’oublierait, qu’une minijupe passerait par-là et qu’il y trouverait le sens de la vie. Il était trop tard. La main droite saisit la crosse lisse et l’arme décrivit au ralenti un arc de cercle entre la table et la bouche ouverte en un cri silencieux. Dans le reflet du miroir, l’homme qui n’en était déjà plus un fit imprimer à son index une pression fatale. Eclair aveuglant. Tonnerre assourdissant.
La main pendait au bout du bras, les doigts serrés autour d’un pistolet fumant. Le corps affaissé sur la pauvre chaise de bois se terminait à hauteur de la mâchoire. Partout les nuances de rouge dominaient à présent et des éclats de matière difficile à identifier avaient traversé la chambre pour éclabousser les murs, le plafond, la vitre de la fenêtre derrière moi.
Je ne bougeai pas. Je le voyais déjà devant moi, debout au milieu de la pièce, le regard interrogatif de ceux qui viennent de pénétrer l’inconnu. “ Alors… es-tu satisfait, à présent? ” Je ne pouvais empêcher la colère de pointer dans cette question. Son regard se porta sur moi après avoir embrassé l’étendue des dégâts.
- C’est toi qui parles, l’oiseau?
- Réponds à ma question. Es-tu satisfait du résultat?
- Qu’aurais-je dû faire, d’après toi? Je n’avais pas d’avenir.
- Evidemment, maintenant, ton avenir est fortement compromis. Comment peux-tu être si certain que la vie n’avait plus rien à t’offrir?
- C’est à cause d’elle. Je l’aimais. Elle m’a quitté.
- C’est tout? Et ça justifie ce désastre?
- Je n’étais rien sans elle.
- A présent tu n’es vraiment plus rien et, crois-moi, là où tu vas, elle n’y sera pas.
L’âme devant moi baissa les yeux vers ses pieds qui flottaient à quelques centimètres du sol.
- Je ne voulais plus être une charge… pour personne.
- La bouillie infâme que tu as laissée sera une charge pour des tas de gens. As-tu pensé à ta famille?
- Oui. Longtemps. Ma famille ne m’a jamais écouté, jamais compris.
- Et elle, la jeune fille qui a servi de prétexte à ton crime?
- Elle m’a oublié.
- Tu viens de détruire sa vie.
- Comment?
- Quel égoïsme! En te quittant, elle se préparait peut-être un avenir auprès d’un homme capable de lui apporter le bonheur et l’équilibre. Tu aurais pu en faire autant de ton côté. En mettant fin à tes jours, tu as détruit deux jeunes avenirs. ( je me posai sur l’épaule diaphane) A partir du moment où elle apprendra ta mort, elle devra vivre jusqu’à la fin de ses jours avec le sentiment de culpabilité que tu lui auras imposé. Es-tu satisfait du résultat?
- Je… n’y ai pas pensé de cette façon.
- Evidemment.
Le silence retomba sur la chambre ravagée. Résigné, je priai le nouvel arrivé de me suivre. Son regard courait encore le long des murs, comme pour tenter de mesurer la portée d’une simple contraction de trois phalanges.
Tandis que je déployais mes ailes et que je prenais mon envol vers un autre monde, l’âme enjamba la fenêtre et marcha derrière moi, comme suspendue dans le vide. Celle-ci n’allait sans doute pas aimer l’éternité. Je ne suis qu’un guide, je ne choisis pas la destination. Je n’étais alors et ne serai jamais qu’un psychopompe, le petit merle noir qui siffle un chant mélancolique au fond de votre jardin.