Nouvelle · Le Psychopompe · 5

L’Écrase-cœur

Date d’écriture non indiquée · PDF créé en 2003

Thomas a fait de Claire le centre d’une vie qu’elle ne partage pas. Lorsqu’elle lui donne rendez-vous place Saint-Michel, l’espoir revient au moment même où le destin se met en travers de sa route.

"...alors, n'ayez plus peur! PO-SI-TI-VEZ!"

Le conférencier braillait dans le micro, à l'autre bout de l'auditorium, au-delà des portes battantes doublées de velours vert. Je me représentais le sempiternel jeune loup opportuniste, les joues roses et la coupe impeccable, les bras levés dans un geste de victoire, une Rolex dépassant de sa manche de chemise. La salve d'applaudissements qui accueillit son intervention et les cris enthousiastes de mes confrères me firent regretter une fois encore d'avoir accepté de participer une année de plus à la transhumance pré-estivale de ces bovins encravatés. Adossé à un pilier, dans le hall, je laissais mes pensées s'échapper, le regard perdu dans la fumée d'un reste de Marlboro light. Ma cravate de soie dormait en boule dans la poche de ma veste et mon col de chemise béait sur un cou encore rouge du feu du rasoir. D'une pichenette, j'envoyai valser ma clope. Le mégot glissa en tournoyant sur le PVC du carrelage avant de s'immobiliser, ses dernières braises rougeoyant encore dans ma direction. Le jeune serveur, derrière le bar, m'adressa un regard désapprobateur puis retourna à ses torchons. Machinalement, j'écartai de mon front une mèche de cheveux châtains que je n'avais jamais réussi à domestiquer. Les lentilles de contact irritaient mes yeux, m'obligeant à battre des paupières plus régulièrement. Derrière moi, les portes s'ouvrirent doucement, dans un léger grincement. Je ne me retournai pas. " Alors, qu'est-ce que tu fous? Ça fait une demi-heure que tu es sorti." Je reconnus la voix de Pierre, l'un des seuls collègues dont je parvenais à supporter la compagnie et, en réalité, mon seul véritable ami. Je pivotai lentement, mon dos ne quittant pas la courbure du pilier de béton crépi de blanc. Il souriait, les sourcils levés dans l'attente d'une explication. " T'en as pas marre, toi, de tout ça? demandai-je.

- De quoi, au juste?

- Tout ce cirque... La Convention Annuelle, les discours, l'autosatisfaction. Tout le monde se déteste, là-dedans, dis-je en tendant une main vague en direction de la double porte. Tout le monde se tire la bourre toute l'année et voilà que, le printemps venu, on se congratule à tour de bras. Ça rime à quoi, au fond? Le sourire de Pierre s'effaça, cachant du même coup deux rangées de dents chevalines. Il prit un air soucieux et posa une main fraternelle sur mon épaule.

- Je me trompe ou tu n'es vraiment pas dans ton assiette? Je haussai les épaules en poussant un maigre soupir désabusé.

- Ça pourrait être pire, tu sais, répondis-je, les yeux baissés.

- Tu aurais dû rester à la conférence avec moi. C'est pas con du tout, ce qu'il dit, ce mec: quoi qu'il puisse t'arriver, il y a forcément un truc positif auquel tu peux t'accrocher. Le sérieux avec lequel il me dit cela m'arracha un pauvre sourire. Comme pour souligner la pertinence de ses paroles, un nouveau tonnerre d'applaudissements retentit dans la salle.

- Tu y crois, toi? Ne me dis pas que tu vas te laisser embobiner par ces salades... "Faites-vous baiser, mais dans la joie et la bonne humeur", tu parles!

Pierre garda le silence un long moment, le temps pour moi de replonger dans les profondeurs de mes ténèbres intérieures.

- C'est Claire, c'est ça? J'opinai en silence. Il poursuivit:

- Si tu veux mon avis, tu devrais l'oublier. Elle n'est pas faite pour toi, merde! Ça fait combien de temps que tu rames pour elle? Je levai les yeux vers lui. Son regard inquiet me surprit un peu: il se souciait réellement de moi. A bien des égards, cela me réconfortait. Je répondis d'une voix rêveuse:

- Je ne sais plus vraiment. Dix mois, un an, peut-être? Peu importe, je l'ai dans la peau.

- Oui mais tu ne serais pas dans cette situation si c'était réciproque. Dis-toi bien que si elle t'aimait, tu vivrais déjà avec elle à l'heure qu'il est. Je laissai échapper un long soupir qui se termina en gémissement. Mes yeux piquaient de plus belle. Il avait raison, bien sûr. N'empêche que se l'entendre dire de la bouche d'un copain ne faisait pas particulièrement plaisir. Je respirai profondément avant de lui demander:

- Tu as déjà connu ça, toi? Est-ce qu'il t'est déjà arrivé d'être accro d'une femme au point de ne penser qu'à elle, du petit matin aux dernières heures de la nuit, minute après minute, seconde après seconde? Au point de te demander comment tu peux vivre sans respirer le parfum de ses cheveux, sans être en permanence en contact avec sa peau? Ma respiration s'était accélérée. Je refoulai de plus en plus maladroitement le sanglot qui menaçait de me submerger d'un instant à l'autre. Je détestais ma voix qui tournait à l'aigu. Je détestai par-dessus tout pleurer devant un homme. Pierre eut un ricanement

- Tous les jours. Ça m'arrive tous les jours, chaque fois que je croise une minijupe dans le couloir. Tiens, tu connais Carole, la stagiaire des Ressources Humaines. Dès que je l'ai vue, je suis tombé raide. Tous les jours, je te dis! Mes lèvres esquissèrent un sourire qui n'atteignit pas mes yeux.

- C'est bien ce que je dis. Tu n'y connais rien. Toi, tu ne penses qu'avec ton bas-ventre. Au fond, je devrais peut-être essayer de te ressembler. La grande main maigre de Pierre me secoua doucement.

- Eh, tu dois te reprendre, bonhomme. T'as pas encore trente ans et tu es en train de gâcher ta vie, là. Regarde autour de toi. Des filles, il y en a des tas. J'en connais même une paire qui en pince pour toi. Je fixais le bout de mes chaussures.

- Ça m'est égal. Il n'y a qu'elle, c'est comme ça... Excuse-moi, Pierre, mais... Tu ne voudrais pas retourner avec eux? J'ai besoin d'être un peu seul. Il eut un instant l'air déçu de se voir écarté aussi brusquement, mais je savais qu'il comprenait.

- OK, finit-il par dire. Mais ne reste pas comme ça trop longtemps, ce n'est pas une solution.

- D'accord, promis... Merci, Pierre. Il disparut dans la salle de conférence où le jeune cadre dynamique était toujours en pleine démonstration des bienfaits de la pensée positive.

Pensée positive, mon cul! Pensai-je. Et je décidai de rentrer à la maison en laissant toutes ces conneries derrière moi.

Claire était la plus belle femme du monde. C'était mon avis, bien entendu, mais c'était le seul qui comptait, n'est-ce pas? Je l'avais rencontrée dans une soirée où elle était venue seule. Le courant était bien passé, presque immédiatement. Je venais de subir un échec cuisant et traversais une sorte de désert affectif. Claire m'avait remis sur les rails. Je ne sais pas si c'est cela qu'on appelle le coup de foudre, mais il ne m'avait pas fallu longtemps pour tomber amoureux d'elle. Apprendre qu'elle vivait avec un autre homme ne me fit ni chaud ni froid sur le moment. C'était une information, voilà tout. Durant les mois qui suivirent, j'avais vu Claire des dizaines de fois, souvent à l'extérieur, quelques fois dans mon petit appartement de célibataire. L'atmosphère était souvent troublante, les gestes tendres, les regards ambigus. Pourtant, chaque fois que je voulais pousser notre relation un peu plus loin, que je lui demandais de faire un choix, je la voyais se refermer sur elle-même et s'écarter de moi, ne laissant que du vide. C'était déjà arrivé à plusieurs reprises et deux jours avant le séminaire, elle m'avait dit qu'elle préférait ne plus me revoir tant que tout n'était pas terminé avec son ami. Cela signifiait peut-être jamais.

Je me dirigeai vers le vestiaire en fouillant dans ma veste à la recherche de mon paquet de cigarettes et récupérai mon manteau. Je sortis d'un pas décidé sous une pluie battante, fumant et gambergeant comme si ma vie en dépendait. J'aurais des questions au bureau le lundi suivant, peut-être même des remontrances, mais c'était bien le cadet de mes soucis pour l'instant. Le temps de rejoindre la station de métro la plus proche, j'étais trempé jusqu'aux os, transi, les cheveux plaqués sur la tête en mèches épaisses et gluantes comme des sangsues. Je m'assis sur un strapontin au fond de la dernière voiture et m'adossai à la paroi, les yeux fermés. Le grondement régulier de la rame m'apaisait. Je me voyais en rêve avec Claire, assis sur la pelouse du Trocadéro. J'imaginais la peau bronzée de ses jambes, ses épaules caressées par le soleil de juillet. La peur fondit sur moi à ce moment-là. La peur de ne plus la revoir, la peur de perdre à jamais ses yeux noisettes, son sourire aussi énigmatique que celui de Mona Lisa, ses doigts fins mêlés aux miens. La peur et le chagrin pesèrent de tout leur poids sur ma poitrine, comme si quelqu'un avait placé mon coeur entre les mâchoire d'un étau et serrait avec conviction, l'écrasant sans remords. Quand j'ouvris de nouveau les paupières, une jeune fille assise face à moi me regardait avec un sourire timide. Elle était très jeune et très jolie. Ses cheveux noirs étaient rassemblés en une queue de cheval tout à fait séduisante. Etudiante, sans doute. Je lui rendis son sourire. Et si Pierre avait raison? Si la meilleure solution pour moi était de saisir la première occasion? J'étais tenté. Un peu.

Une sonnerie retentit quelque part et je pris conscience au bout d'un moment qu'il s'agissait de mon téléphone mobile, gisant dans la poche intérieure de mon manteau comme un petit animal mort. Je l'extirpai du bout des doigts, ne pouvant m'empêcher d'éprouver du mépris pour cet objet qui, pour moi, concourrait à l'abêtissement de l'humanité.

Sidéré, j'ouvris des yeux immenses en découvrant le nom qui s'affichait sur l'écran: l'appel venait de Claire. Mon coeur fit un bond dans ma poitrine. Cela ne pouvait signifier qu'une chose: elle voulait me revoir, elle avait enfin choisi!

- Allô... Claire? Ma voix jaillit de ma gorge sèche comme une volée de gravier.

- Salut, Thomas. Je ne te dérange pas? L'entendre fit battre mon coeur plus vite, malgré la sensation d'écrasement que j'éprouvais toujours.

- Pas du tout. Je suis dans le train. Je rentre chez moi... Tu vas bien?

- Pas mal. Elle marqua une pause avant de reprendre:

- Je me disais qu'on pourrait se voir. Juste pour parler, tu sais... pour voir. Je réfléchis un instant, jetai un regard à la jeune fille devant moi qui avait fini par détourner son attention.

- Si tu veux. Quand? Je sentais son sourire à travers les ondes.

- Tout de suite, si ça te va.

- Et comment! J'étais au comble de la joie. Quand on y pense, un homme amoureux, c'est stupide. En tout cas, je l'étais: deux mots de celle que j'aimais et plus rien n'avait d'importance. J'aurais pu faire n'importe quoi si elle me l'avait demandé.

- Bon, alors on se retrouve sur la Place St-Michel. Tu peux y être dans combien de temps?

- Euh... Je vais devoir changer à Lamotte-Picquet. Donne-moi vingt minutes.

- D'accord, ça marche. A tout de suite!

- A tout de suite, Claire. Je pressai le bouton de fin de communication et fixai l'écran sans être bien sûr d'avoir vécu ce qui venait de se produire. Elle m'avait rappelé. J'avais beau avoir connu cette situation plusieurs fois et avoir toujours été déçu, je sentais que cette fois était différente. Que c'était la bonne. Quand, un quart d'heure plus tard, je sortis des entrailles de la Terre pour émerger devant la statue de St Michel, le soleil faisait une timide apparition entre les nuages. Un bon signe. Le ciel se dégagea également dans ma tête. Du regard, je balayai la place où de nombreux couples se retrouvaient avant de parcourir main dans la main les rues du quartier latin. J'avais envie de positiver. J'aperçus ma Belle de l'autre côté de la rue. Quand elle me vit, elle m'adressa un grand signe de la main. Je décidai d'aller à sa rencontre sans attendre qu'elle me rejoigne sur la place.

Je ne sais pas ce qui me poussa à traverser la rue sans regarder des deux côtés, comme ma maman me l'avait appris. J'avançais sur la route d'un pas rapide, un grand sourire peint sur le visage, quand je perçus, trop tard, la présence du véhicule qui arrivait à grande vitesse sur ma droite. Juste avant le choc, l'étau écrasa de nouveau ma poitrine: je ne tiendrai plus jamais la main de Claire au creux de la mienne. Crissement effrayant. Terrible choc entre la chair et le métal. J'eus seulement le temps de me sentir projeté plusieurs mètres plus loin sur l'asphalte. Autour de moi, ce fut l'obscurité, mais pas longtemps. J'entendis la voix de Claire, déformée par l'horreur et la détresse, qui hurlait mon nom.

Je me sentais bien. Plus de peur que de mal: je me tenais debout au milieu de la route, au milieu de la foule amassée autour de moi. " C'est bon, c'est bon! Je n'ai rien, ne vous inquiétez pas!" Les curieux continuaient cependant à s'agglutiner autour de la scène de l'accident. Je regardai la camionnette qui m'avait renversé. C'était un nouveau Traffic, avec ses optiques en amande, comme ceux de la Mégane. Il avait une sale tête: tout l'avant était enfoncé, le pare-brise détruit. Je pouvais voir le conducteur encore accroché à son volant, les yeux écarquillés, les mains crispées, les phalanges blanchies. Quelqu'un pleurait. Je me tournai vers ce bruit ténu et vit Claire accroupie, penchée sur quelque chose que je discernais mal. Je m'approchai pour la rassurer. C'est alors que je compris qu'elle tenait entre ses mains ma tête posée sur ses genoux. Elle répétait mon prénom sans cesse, entre deux sanglots déchirants. C'est en levant les yeux que je vis l'oiseau, perché au bord de la fontaine St-Michel, le regard fixé sur moi tandis que personne ne semblait me voir. De façon incompréhensible, le merle m'adressa la parole et je compris ce qu'il disait.

- Bonjour Thomas. Je ne répondis rien, encore sous le choc, réalisant à peine que mon existence terrestre venait de s'achever. Il reprit la parole, visiblement habitué, lui, à ce genre de situation.

- Je suis un merle noir. Un psychopompe. C'est moi qui suis chargé de te guider désormais.

- Où... Où allons-nous?

- Où bon te semblera. Ailleurs. Je jetai un dernier coup d'oeil à ce qui avait été mon Monde, à celle que j'avais aimée. Je regrettais qu'elle ait dû assister à ce triste spectacle. Je devais tirer un trait sur le passé.

- Nous partons maintenant? demandai-je, pressé de passer à autre chose, d'oublier.

- Je pense que c'est préférable, en effet. Passe devant et, surtout, n'aie pas peur. Je suis avec toi.

Je ne savais pas quelle direction serait la meilleure, aussi décidai-je de marcher droit devant moi. Le merle se posa sur mon épaule et le monde commença à s'estomper autour de nous, laissant place à une clarté apaisante. Je crois que j'ai eu de la chance ensuite. Le merle m'expliqua qu'il existait plusieurs voies et que certaines menaient à une éternité de souffrance. Tel ne fut pas mon sort. Cependant, même ici, dans cette grande béatitude, il m'arrive encore fréquemment de penser à Claire. J'espère qu'elle a pu surmonter le souvenir de ma mort. J'aime imaginer qu'elle a fini par épouser son fiancé et qu'elle coule une existence heureuse. Dans tout malheur, il faut savoir reconnaître ce qui est bénéfique.

Jamais plus je n'ai ressenti les mâchoires de l'étau autour de mon coeur. Je crois qu'enfin, j'ai appris à positiver.