Nouvelle · Le Psychopompe · 7

Le Petit Manteau rouge

Date d’écriture non indiquée · PDF créé en 2004

Dans un TGV vers Avignon, un couple observe une fillette au manteau rouge que ses parents semblent ignorer. Sur le quai, seul un petit merle paraît l’attendre.

Chaque été, nous prenions le TGV Paris - Marseille, pour nous rendre dans le Vaucluse chez les parents de Carole, mon épouse, où nous passions habituellement notre première semaine de vacances. Ces grands départs avaient toujours un air de foire aux bestiaux. La gare de Lyon fourmillait d’une foule surexcitée de parisiens piétinants, pressés de quitter la capitale, de prendre enfin leur dose d’air pur à la campagne. Ceux-là choisissaient de ne pas subir les affres des interminables bouchons de fin de semaine sur les autoroutes du soleil, mais acceptaient en contrepartie les quelques heures de promiscuité nécessaires à la délivrance, enfermés épaule contre épaule dans un long tube d’air conditionné, gênés aux entournures. Carole et moi n’étions mariés que depuis un peu plus de deux ans et n’avions pas encore d’enfant, aussi voyagions nous relativement légers, sac au dos et sourire aux lèvres. Nous nous amusions souvent à observer des couples excédés qui tentaient désespérément de rassembler le troupeau indiscipliné de leur progéniture piaffante. Le petit garçon réclamait à cor et à cri son jeu vidéo de poche, oublié comme par hasard à la maison, tandis que la fillette aux joues maculées de larmes tirait désespérément en arrière la main d’une mère résolument plantée devant le panneau d’affichage des trains au départ. Le père retardataire, quant à lui, cherchait en vain un moyen de les rejoindre au milieu de la cohue, chargé comme un animal de trait des bagages généreusement légués par le reste de la famille. En voici un qui apprécierait le moment exquis où il pourrait enfin s’effondrer, rompu mais heureux, dans un lit douillet du fin fond de la Côte d’Or ou de l’Ardèche. Les trains étaient généralement annoncés vingt minutes environ avant l’heure du départ mais, allez savoir pourquoi, le TGV Paris - Marseille de onze heures trente-huit était systématiquement celui qui tardait le plus à se mettre en place. C’était aussi très certainement l’un des trains les plus attendus de la fin de semaine. A onze heures vingt-neuf, lorsque enfin le convoi entra en gare, une véritable marée humaine se pressa sur le quai, chacun jouant des coudes pour parvenir, encombré de volumineux bagages, tout au bord, là où la ligne jaune était censée prévenir les usagers d’une chute fatale sur la voie. Les faces rubicondes grimaçaient, pestaient, juraient, appelaient leur marmaille d’une voix étouffée. J’étais resté légèrement en retrait et observais goguenard le grand exode estival. Une petite dame aux cheveux bleus dressés comme une crête sur le haut d’un crâne parcheminé, le nez affûté comme une lame, les lèvres inexistantes, se dressait sur la pointe des pieds pour repérer sa voiture par-dessus le mur des épaules compressées.

- Laissez-moi passer, criait-elle de sa voix de vieille caille! J’ai quatre-vingt quatre ans, laissez-moi passer!

- Vous savez, madame, risquai-je, le train ne partira pas sans vous. Vous avez réservé votre siège. Je lui avais dit cela avec le sourire, mais fus rapidement refroidi par le regard bleu pâle meurtrier qu’elle me lança. Et bien, la rombière pouvait bien se faire piétiner et jeter à bas sur les rails, cela m’était complètement égal. Carole prit ma main et ma colère soudain retomba comme un soufflé au fromage. Les portes s’ouvrirent pour laisser le passage à la marée montante des voyageurs. Une bouffée d’air conditionné m’atteignit au visage, figeant sur place les perles de sueur qui commençaient à s’y former. Quelques secondes et de nombreuses injures et empoignades plus tard, nous étions, Carole et moi, à bord du long carcan d’acier qui allait nous conduire vers le Sud à la vitesse de l’éclair.

Places soixante-quinze et soixante-seize, en haut. C’était l’un de ces emplacements carrés constitués d’une tablette centrale encadrée de quatre sièges. Par bonheur pour ma chère épouse, nous étions assis dans le sens de la marche. Au-dessus de nos têtes, l’espace était suffisant dans le maigre porte-bagages pour nos deux petits sacs à dos. Face à moi, un gros homme au crâne dégarni, la lèvre ourlée d’une magnifique moustache, avait déjà sorti de son sac un gigantesque sandwich jambon-beurre mayonnaise qu’il dévorait avec bruit tout en lisant un magazine sportif. Une canette de bière inentamée trônait devant lui. Les poils de sa moustache semblaient particulièrement efficaces pour stocker toutes sortes de denrées: la sauce de son sandwich la bordait d’un liseré blanc du meilleur effet. Voiture trois, côté couloir. Je devinais que les deux heures et demi qui allaient suivre ne seraient pas de tout repos. Tout voyageur ayant déjà emprunté le TGV sait que le bar se situe en voiture quatre. Cela signifie des allers-retours incessants de consommateurs à la démarche mal assurée, titubant de droite et de gauche, évitant les grosses valises laissées dans le passage par manque de place ou de confiance de leurs propriétaires. Je savais à l’avance que j’allais plus d’une fois entendre des « pardon » et des « excusez-moi » de courageux affamés rattrapés de justesse à mon dossier, quelques-uns de mes cheveux encore coincés entre leurs doigts et l’appuie-tête. Enfin, comme à l’accoutumée, j’allais prendre mon mal en patience et me plonger dans la lecture d’un de ces romans policiers qualifiés avec mépris de « romans de gare ». Je n’avais jamais vraiment compris ce sectarisme du monde littéraire qui rejetait au rang de pisse-copies des auteurs tout aussi méritants dans leur talent et leur maîtrise que ces écrivains en vogue encensés par la critique. Lorsque l’annonce du départ jaillit des hauts-parleurs de la gare et que le train s’ébranla, j’étais déjà absorbé par une enquête aux méandres inextricables: la victime n’était pas identifiable et son corps avait été découvert dans une cuve d’acier inoxydable, les poumons remplis de Château-d’Yquem primeur 1999, les yeux arrachés et fourrés dans la bouche. Je me dis qu’à deux cents euros la bouteille de Sauternes, c’était un beau gâchis. Carole tenta en vain d’engager la conversation sur divers sujets, mais mon absence de repartie la dissuada rapidement. Elle se résolut à remplir avec application une grille de mots fléchés « spécial vacances » de force quatre. J’adorais sa façon particulière de passer la main dans ses longs cheveux châtains quand l’effort de réflexion était intense. Je lui jetais de temps à autre un coup d’ il en biais, redécouvrais le duveté d’une joue, la courbe d’une oreille. Elle était ravissante. Parfois, surprenant mes regards, elle me souriait en fronçant légèrement les sourcils, d’un air de reproche amusé. Je l’aimais comme au premier jour. Nous étions heureux dans notre petite vie de couple déjà bien installée. Nous tentions depuis quelques mois d’avoir un enfant. Nous savions l’un et l’autre que c’était tout ce qui manquait à notre bonheur, mais pour l’instant, le Ciel était capricieux. Peu importe, nous ne désespérions pas. L’enfant viendrait un jour et ce jour-là marquerait le début d’une nouvelle ère d’harmonie pour notre jeune famille. D’ailleurs l’envie d’être père n’était pas ma principale préoccupation tandis que nous filions à travers la campagne bourguignonne à bord de notre flèche bleutée. En effet, les tout-petits ne manquaient pas dans notre voiture et leurs hurlements de sirènes emplissaient l’espace confiné. C’était à qui s’égosillerait le plus fort, les parents ajoutant leur part au bruit ambiant par de sifflants « chut! » ou des injonctions manquant par ailleurs singulièrement d’autorité. Chacun de ces adultes était sans doute habitué aux braiments de son cher petit à la maison, si bien que le son de ses pleurs dans un train bondé ne lui paraissait pas incongru. Les enfant braillaient donc à qui mieux-mieux d’un bout à l’autre du compartiment.

« Excusez-moi ». Le huitième passant me heurta l’épaule. Se dirigeait-il vers le ravitaillement ou vers les toilettes situées à l’arrière du wagon? Je levai les yeux de mon ouvrage et remarquai de l’autre côté de l’allée une petite fille brune, aux grands yeux noirs, vêtue d’un pantalon de jean bleu, de petites chaussures de tennis blanche maculées de boue et, fait troublant pour la saison, d’un duffle-coat rouge que des boutons de bois fermaient jusqu’au cou. La petite fille, assise à contre-sens, gardait les mains sagement croisées sur la tablette et le regard fixé devant elle. Son visage pâle n’exprimait rien d’autre qu’un parfait détachement accompagné peut-être d’une très légère tristesse. Son calme apparent me frappa, car elle ne manifestait rien de l’impatience ou de l’excitation d’un enfant de son âge confronté à un long trajet en train. A propos, quel âge pouvait-elle bien avoir? Pas plus de trois ou quatre ans, bien que son visage en exprimât plus du double. D’une légère pression du coude, j’attirai l’attention de Carole et lui indiquai du menton le petit phénomène. Aussitôt, son visage s’éclaira de ce sourire que je connaissais trop bien: rien ne pouvait l’émouvoir autant que la vision d’une telle adorable poupée. Carole était plus attachée que moi à l’idée de cet enfant qui grandirait un jour en son sein. Elle tenait plus que tout à ce témoignage de notre amour, à ce réceptacle vivant de notre patrimoine commun. La vue d’un enfant, particulièrement celle d’un enfant sage et obéissant, l’image même de celui qu’elle espérait mettre au monde, l’emplissait de joie et d’espérance. Elle désirait une fille. Dans ces moments-là, j’avais honte de n’être pas capable de lui offrir ce bonheur.

- Tu aimerais qu’elle lui ressemble, non, fis-je à mi-voix? Le gros moustachu devant moi jeta un coup d’ il indifférent sur sa gauche puis revint à son magazine.

- Elle est magnifique, me dit Carole. Je vis ses doigt jouer nerveusement avec son porte-mines.

- Un jour, tu verras, la nôtre sera aussi calme et mignonne que celle-ci, répondis-je. Peut-être même qu’elle aura l’air un peu plus heureux. L’enfant tourna lentement son regard concentré vers nous. Quelque chose dans sa façon de nous dévisager fit courir un frisson le long de mon dos. Je lui souris, elle me sourit en retour. Cependant, ce sourire n’atteignait pas ses yeux. Quelqu’un passa dans l’allée, rompant le contact qui s’était établi entre nous. A présent, elle avait fixé son attention sur Carole, pour qui le reste du monde n’existait plus. Le siège face à l’enfant, à ma droite, était occupé par une sexagénaire au maquillage exubérant, qui dormait la bouche ouverte, émettant de temps à autre un ronflement sonore. Côté fenêtre, un homme et une femme, peut-être du même âge que Carole et moi, voyageaient en silence, perdus dans la contemplation du paysage vert et bleu qui défilait à toute vitesse. Ils n’avaient pas échangé un mot depuis le départ. Pourtant leurs mains se touchaient sur la tablette. Ces deux-là étaient unis par un lien douloureux presque palpable. La femme portait sur ses traits une lassitude et un renoncement dont le reflet se lisait sur le visage fermé de son compagnon. Sans doute avaient-ils subi récemment une lourde perte. J’espérais ne jamais avoir à endurer une épreuve dont les stigmates puissent laisser de telles empreintes dans la fraîcheur de notre jeunesse.

Dehors, sur les monts du Lyonnais, le soleil brillait au beau milieu d’un ciel sans nuage. Les bourgades s’enfuyait sur notre passage, à peine entrevues. La vitesse du train rivalisait avec la course du temps. Deux heures à peine s’étaient écoulées depuis notre départ, et déjà nous approchions de la destination. La petite fille, sage et silencieuse, nous regardait toujours. Elle ne jouait pas, ne lisait pas, n’interrogeait pas ses parents sur telle ou telle curiosité aperçue sur le parcours. Deux heures pendant lesquelles elle n’avait même pas exprimé le besoin de se rendre aux toilettes, alors que j’avais pu assister durant tout le voyage aux allers-retours excédés de nombreux adultes précédés par de jeunes enfants à la démarche incertaine. Son regard fixe et son absence de mouvement commençait à me mettre un peu mal à l’aise. Je me sentais surveillé, comme si cette petite fille aux joues rebondies attendait de moi une réponse à ses interrogations muettes. Je me replongeai dans la lecture du roman que je tenais toujours ouvert entre les mains, mais je ne réussis pas à y consacrer toute mon attention. Je constatai que Carole n’avait toujours pas quitté l’enfant des yeux et que son crayon était de plus en plus malmené entre ses doigts agités de tics nerveux. Elle semblait absorbée dans la contemplation de la fillette, les yeux brillants. Je pensai un instant qu’une communication silencieuse et secrète dont j’étais parfaitement exclu s’était installée entre mon épouse et son vis-à-vis. Tout se passait comme si un lien télépathique s’était noué, le temps d’un battement de cœur, durant lequel elles s’étaient entièrement dévoilées l’une à l’autre. Une larme roula lentement le long de la joue de Carole.

- Qu’est-ce qui t’arrive, dis-je? L’inquiétude dans ma voix était manifeste. Carole sursauta et battit des paupières. Tournant vers moi un visage où se lisaient étonnement et incompréhension, elle répondit d’un ton rêveur:

- C’est… C’est elle.

- Elle, quoi? Tu connais cette gosse?

- Non… C’était juste une impression. Un souvenir… C’est fini à présent. Elle sembla se reprendre. Je l’observai un instant. Ses joues habituellement rosées avaient soudain pris un teint pâle qui ne me disait rien de bon. J’espérais que son envie de bébé n’était pas en train de se muer en dépression nerveuse. Enfin, elle me sourit, découvrant ses magnifiques dents blanches, et se mit en devoir de ranger dans son sac les quelques babioles qu’elle avait sorties pour le trajet. Je me levai, récupérai le mien et fis de même. Dans quinze minute environ, le TGV allait entrer en gare d’Avignon. Une voix sortie de nulle part, accompagnée des larsens habituels, annonça la fermeture de la voiture bar. Ce fut le signal d’un nouveau branle-bas de combat. Personne ne voulait rester enfermé dans la voiture et chacun bousculait son voisin pour atteindre le premier la porte de sortie. Comme toujours dans les trains à étage, un bouchon se forma rapidement aux abords de l’escalier sur les marches duquel quelques jeunes voyageurs en surréservation avaient élu domicile pour le voyage. Une fois de plus, n ‘étant nous-même que très peu chargé, nous décidâmes de patienter assis à nos places le temps que le gros du troupeau ait évacué. Je remarquai que notre petite famille de voisins ne bougeait pas non plus. Lorsque le système de freinage se fit entendre et que les portes s’ouvrirent dans un chuintement d’air comprimé, le flot des voyageurs put s’écouler, laissant le passage libre. Le jeune couple récupéra ses valises dans le porte-bagages près de la sortie. La petite fille les suivit à quelques pas. Elle-même ne semblait pas posséder de bagage. Un détail me choqua: aucun des deux parents ne paraissait prêter attention à la fillette. Aucun ne lui tendit la main pour l’aider à descendre. Pas même un mot pour la presser ou l’encourager. Elle restait légèrement en retrait, comme si une certaine forme d’isolement lui était nécessaire. Etaient-ils même conscients de sa présence? Sur le quai, le soleil de ce début d’après-midi frappait la pierre presque à la verticale. Les voyageurs en bras de chemise suaient sang et eau dans la torride blancheur de l’été provençal. Tous pressaient de nouveau le pas, mules écrasées par le fardeau des indispensables qui, comme chaque année, allaient rester au fond des valises. Le fleuve des estivants s’écoulait, colonie de fourmis, insectes dérisoires. Un oiseau noir, un petit merle à l’ il rond serti d’or, se posa sur le dossier d’un banc, la tête mobile, la posture attentive. Le jeune couple, toujours préoccupé, voire affligé, passa sans le voir devant le volatile. La fillette suivait mais, parvenue à la hauteur de l’oiseau, elle s’arrêta, tendit l’oreille. Puis elle sourit et prononça quelques paroles à l’adresse du merle, que je ne pus saisir. Cependant, les adultes poursuivaient leur progression le long du quai. N’avaient-ils donc pas vu qu’ils la distançaient? Carole attrapa mon bras et chuchota:

- Tu crois vraiment que ce sont ses parents? Je dois avouer que j’avais fini par en douter. Mais s’ils ne l’étaient pas, qui avait pu être assez inconscient pour laisser une enfant de cet âge voyager seule? Aucun père, aucune mère, même plongé dans la plus profonde affliction, ne négligerait son enfant de la sorte.

- Je ne sais pas, dis-je, mais j’en aurai le cœur net. En quelques enjambées, je rattrapai les deux irresponsables avec la ferme intention de me faire expliquer ce qu’il en retournait.

- Excusez-moi, lançai-je! L’homme et la femme se retournèrent pour me faire face. Je pus alors lire dans leurs yeux rougis et gonflés l’immensité du chagrin qui les étreignait. Ma résolution fondit comme neige au soleil.

- Excusez-moi, répétai-je moins fermement. Puis-je me permettre un conseil? Il ne paraissaient même pas comprendre le sens de ma question. La jeune femme s’accrochait au bras de son époux comme un naufragé à une bouée de sauvetage. Tenant leur absence de réponse pour un encouragement à continuer, je dis:

- Quand on a une si jolie petite fille, aussi sage et adorable que la vôtre, on ne la laisse pas sans surveillance. Ce serait dommage de la perdre…

- Qui êtes-vous? hurla soudain la jeune femme, les joues cramoisies, mettant fin à mon sermon. Comment osez-vous parler de ma petite fille? Aussitôt, les larmes affluèrent à ses yeux et elle éclata en sanglots douloureux, le visage enfoui dans les mains.

- Pardonne-moi, Madame, fis-je, mortifié. Je ne voulais pas…

- Qui vous a parlé de Margot, demanda le mari? Ses yeux étaient écarquillés dans une expression où se disputaient la surprise et l’envie de me coller son poing dans la figure. La jeune femme se détourna et s’éloigna de quelques pas, le corps brisé de chagrin.

L’effarement devait se lire sur mon visage. Je regardai l’homme sans savoir que répondre, les bras ballants, bouche bée.

- Et bien, la petite fille au manteau rouge, commençai-je enfin, le doigt tendu dans la direction du petit ange, toujours en pleine conversation avec l’oiseau… C’est votre fille n’est-ce pas? Ses épaules s’affaissèrent, toute colère évaporée, tandis que son trouble s’accentuait.

- Une… Une petite fille brune avec un duffle-coat rouge, bredouilla-t-il… Comment… Comment pouvez-vous savoir? Les larmes roulaient sans effort sur sa peau meurtrie. Ma confusion était immense. Je regardai Carole, elle observait le manège de la fillette avec l’oiseau, les yeux vides. Comment ses parents pouvaient-ils ignorer sa présence?

- Notre fille est morte, Monsieur, explosa la mère à l’agonie! Nous l’avons enterrée ici-même il y a six mois à peine! A part nous quatre et l’enfant un peu plus loin derrière nous, le quai s’était entièrement vidé. De temps à autre, une annonce crachotante retentissait dans les hauts-parleurs. Le temps s’était arrêté. L’homme avait le sentiment d’avoir trouvé une oreille, un être moins fragile que son épouse pour recevoir le poids de toute la douleur accumulée dans son âme déchirée. Il posa une main molle sur mon épaule, sa planche de salut.

- Nous étions en vacances dans la région l’hiver dernier, commença-t-il. Mes parents ont une maison à quelques kilomètres. Il y a un ruisseau qui passe au fond du jardin, avec des canards… C’est joli. Ses yeux étaient fixés sur un point situé loin derrière moi.

- Vous imaginez, un grand jardin, une balançoire, le bruit de l’eau qui court sous les saules. Vous imaginez ce que cela représente, pour une petite parisienne de quatre ans? Il n’attendait pas de réponse et je n’en fis aucune. Sa femme, toujours accrochée à lui, le visage plaqué contre sa poitrine, était secouée de sanglots silencieux. Il reprit lentement son récit, complètement immergé dans le souvenir de ce jardin et de son charmant ruisseau.

- Nous ne la laissions jamais jouer seule au bord de l’eau. Nous savions que l’hiver, la rive était glissante, mais ce jour-là… Il marqua une pause, fronça les sourcils.

- Ce jour-là, c’était son anniversaire. Elle venait d’avoir quatre ans.

- Quatre ans, gémit la jeune femme, le son de sa voix étouffé par la chemise de son mari.

- Il a suffit de quelques secondes. Je ne peux pas expliquer pourquoi aucun de nous ne la surveillait à ce moment-là. Vous savez ce que c’est, à cet âge, ils sont si rapides… Personne ne l’a vue sortir par la porte-fenêtre de la cuisine, traverser le jardin, et… glisser, tomber dans l’eau glacée.

Quelques secondes, pas plus, monsieur… Il glissa ses doigts dans les longs cheveux bruns de son épouse.

- C’est Laetitia qui l’a découverte, continua-t-il, retenant un énorme sanglot. Elle était là, ma petite puce… à plat ventre dans le ruisseau. Elle avait pris soin de bien se couvrir… Elle adorait le petit manteau rouge qu’elle venait de recevoir en cadeau… Ses beau cheveux flottaient tout autour de sa tête comme des algues. Je pensais qu’il était encore temps… je me trompais. Sa nouvelle poupée était posée sur l’herbe. On voyait la trace de ses petits pieds dans la terre humide, et puis ces deux marques un peu plus longues, un peu plus profondes, qui descendaient directement dans le ruisseau… Mes parents ne vivent plus. Ils ne sortent plus dans le jardin depuis ce jour de février. Il se tut. Les mots de réconfort que j’aurais dû trouver restaient bloqués dans ma gorge serrée. Carole avait gardé les yeux rivés sur la petite fille. Elle ne disait rien, elle non plus, mais je pouvais voir le soleil briller dans les larmes qui baignaient ses joues. Quelque chose clochait dans l’esprit de ma femme. Ces traits figés, ce silence, cette fixité du regard. Elle devait être choquée par le récit de cet homme torturé par le malheur. Le jeune couple devant moi se tenait enlacé, éperdu. Sans rien ajouter, ils reprirent leurs valises et commencèrent à se diriger lentement vers la sortie, se tenant l’un à l’autre comme des compagnons de noce, ivres seulement de souffrance. Ils allaient retrouver les grands-parents détruits, le petit cimetière embaumé de romarin, la petite tombe blanche au soleil. Je ne pouvais rien pour eux. Mon cœur était un fardeau pour ma poitrine et l’été qui commençait avait pris des couleurs de plomb. Je pris la main de Carole et contemplait avec elle le curieux spectacle d’une enfant qui parlait aux oiseaux. Le merle se percha soudain sur l’épaule de la fillette qui se mit à s’éloigner lentement vers l’arrière du quai. Ensuite, mes sens me jouaient-ils un mauvais tour? Etait-ce un effet d’optique dû à la chaleur sur ce quai baigné de soleil? Le petit manteau rouge avançait droit devant lui et, tandis qu’il avançait, il semblait s’estomper, devenir translucide. Quelques pas encore, la petite Margot et le merle noir avaient disparu. Nous restâmes immobiles un moment, incapables d’expliquer ce qui venait de se passer. Peu à peu, le monde autour de nous reprit sa réalité, les voyageurs à destination de Marseille affluèrent pour le prochain train, le temps reprenait son cours, la vie ses droits.

Depuis, jamais Carole et moi n’avons évoqué cet étrange et douloureux épisode. Cette année-là, les vacances furent teintées d’une légère touche de mélancolie, mais nous gardions ce souvenir bien tapi au fond de notre cœur. C’était notre secret. Notre petite Manon a trois ans maintenant. C’est un adorable lutin qui apporte la joie partout où elle se trouve. Elle a hérité des yeux et du sourire de sa maman mais ses jolis cheveux sont bruns, comme les miens. Ce matin, sa mère et moi sommes allés acheter ses cadeaux pour Noël. En plus des jouets habituels, nous avons trouvé un mignon petit duffle-coat rouge avec des boutons de bois. Je suis sûr qu’elle va l’adorer.