Nouvelle · Le Psychopompe · 8
Terra Incognita
26 septembre 2006
Vincent, célébrité adulée et tyran ordinaire, s’éveille seul sur une plage grecque sans laisser d’empreintes. Un merle noir l’attend pour une traversée où son image publique ne lui sera d’aucun secours.
Hommage à Charles Baudelaire auteur de « Un Voyage à Cythère ».
Les îles grecques… un rêve à portée de main. Accessibles, mystérieuses, féériques, inimitables. Le soleil blanc plaqué sur les façades blanches, les ruelles étroites, les escaliers de guingois, tout de pierre ancestrale. Le sel et les embruns sous l’azur aveuglant. Et puis les plages paradisiaques, si dépaysantes malgré leur proximité. Des dizaines d’îles accueillantes tendent leurs bras chargés d’Histoire aux voyageurs avides de culture et de mythologie. L’ombre parfumée d’une Aphrodite au sein d’albâtre, la puissance magnétique d’un Zeus immense, la fête et les plaisirs extrêmes inspirés par un Dionysos hilare… Tout un univers de mystère, autant d’énigmes millénaires vous y attendent. Pourquoi hésiter? N’attendez plus. Venez! Venez… Quoi? Vous n’êtes toujours pas convaincu? Alors suivez-moi. Suivez l’oiseau noir, il va vous indiquer le chemin. Voici venir l’étrange histoire de Vincent, livrée à vos yeux éblouis de soleil, à vos oreilles tapissées du sable blanc des rives de la Méditerranée. Laissez-vous faire. Laissez-vous bercer. Ecoutez le clapotis de l’eau autour de vous, laissez-vous transporter au rythme des vaguelettes et du meltem, doucement… doucement. Echouez-vous enfin sur la calme et désertique plage de Kythira, îlot rocailleux au sud de Cythère. Echouez-vous, détendez-vous, reposez-vous… dormez.
Vincent tenta, d’abord en vain, d’ouvrir ses paupières soudées par le sel accroché à ses cils. La violence de la lumière le frappa de toute sa force, plantant ses griffes aiguës dans son cerveau brumeux comme un condor affamé s’accroche à la charogne. Une deuxième tentative se solda par une douleur moins vive qui l’obligea à cligner des yeux un moment. Il gémit, aveugle, battit encore des paupières avant de distinguer enfin au-dessus de lui le bleu du ciel d’été qui le couvrait tel un linceul gigantesque, percé en son milieu d’une aiguille ardente et affûtée. Il sentit sous son dos l’inconfort du sable trempé et des éclats de coquillages coupants. Où se trouvait-il? Tourner la tête de quelques degrés lui parut une tâche impossible pour le moment, mais lorsqu’il voulut remuer les doigts de sa main droite, il parvint à les refermer sur une poignée de sable fin et humide qui s’insinua entre ses phalanges. Ses jambes étaient couvertes jusqu’aux cuisses d’une mer qui les soulevaient doucement au rythme régulier d’un très léger ressac. Vincent ferma de nouveau ses paupières desséchées et attendit que son esprit s’éclaircisse, retrouve les limites de son enveloppe charnelle. Combien de temps resta-t-il ainsi, le corps rejeté sur la grève blanche écrasée de soleil, comme une épave oubliée de Dieu et du Monde? Quelques minutes? Quelques heures? Impossible de se faire une idée. Lorsqu’il rouvrit les yeux, Vincent vit que le soleil au-dessus de lui avait à peine bougé. Ce devait être la mi-journée. Curieusement, aucune douleur n’irradiait d’aucune partie de son corps. Il s’attendit au moins à une protestation de ses articulations lorsqu’il ramena ses genoux en arrière, pensant n’être plus qu’un amas d’os fracturés dans un sac de chair tuméfiée. Pourtant, non. Les mâchoires serrées, attentif à tout signal provenant de l’un de ses membres miraculés, il roula sur le côté, prit appui sur ses mains maculées de sable et s’agenouilla sur le sol, tête baissée. Il écarta de son visage ses cheveux chargés de mer et de plage qui dégouttaient sur son front en mèches épaisses. Debout à présent, il chercha du regard un point de repère autour de lui, une forme familière, un objet identifiable… Rien. Derrière lui, le mouvement souple et régulier de l’eau. Devant, au loin, la ligne tourmentée des rochers gris-blanc surmontés d’une crête végétale à peine plus dense qu’une garrigue. A gauche comme à droite, rien que du sable à perte de vue, et la chaleur qui montait du sol en volutes tremblantes. L’écume blanche léchait ses talons nus. Vincent ne prit pas le temps de regretter la perte de ses mocassins italiens. Comment avait-il pu se retrouver ainsi, seul sur une plage déserte au milieu de nulle-part? Etait-ce seulement une plage? Bordait-elle une île ou un continent? Etait-elle située au nord, au sud, à l’est ou à l’ouest? A cela, au moins, il pouvait tenter de répondre: le soleil poursuivait lentement sa course vers le couchant. Dans la mesure où il pouvait se référer à ses maigres connaissances en astronomie, la plage sur laquelle il avait échoué était orientée vers le sud-est. Ses pensées gagnaient en clarté au fil des minutes qui s’écoulaient dans un silence à peine troublé par la mer et le vent. Il était temps de se mettre à la recherche d’un être vivant, d’une source de nourriture ou simplement d’eau potable. Pour l’instant, il ne trouvait pas étrange l’absence de sensation de faim ou de soif. C’était un détail bien peu significatif au regard de la situation périlleuse dans laquelle il se trouvait. Vincent décida de longer la plage vers la droite, soit vers le nord-est, si ses calculs étaient exacts. Tandis qu’il avançait, s’éloignant d’un pas vif de l’endroit où il avait repris conscience, il gardait le regard fixé loin devant lui, à l’affût du moindre signe de vie, du moindre indice de la présence de l’homme dans cette étendue désertique. S’il avait jeté un œil par-dessus son épaule à la longueur de sable immaculé qu’il avait parcourue, il se serait peut-être aperçu – peut-être pas – de l’absence d’empreintes de ses pieds derrière lui. Son pantalon de lin écru battait contre ses chevilles au rythme de ses enjambées rapides. Il portait également une fine chemise de la même matière, blanche, le col ouvert jusqu’au milieu de son torse bronzé. Vincent avait bonne mine, pour un naufragé. Les cheveux noirs, ondulés et fournis, à la coupe impeccable, à peine parcourue de fines mèches grises, avaient dû oublier qu’ils avaient trainé dans le sable et l’eau de mer quelques instants auparavant. Voilà qui aurait paru curieux à plus d’un observateur. Seulement voilà: d’observateurs il n’était point question ici. Vincent était seul et tout à sa quête, ne se souciait pas des menues incohérences que pouvait présenter son apparence. Pourtant, il avait tout de l’homme d’affaire en transit et rien d’un Robinson Crusoë à la recherche de son Vendredi. D’ailleurs, son joli bronzage cuivré, il l’avait acquis à prix fort dans l’un des salons de beauté les plus en vogue de Paris. La barbe de trois jours qui lui mangeait le visage n’était pas le fruit de la négligence, mais bien un accessoire entretenu chaque jour par sa coiffeuse particulière dans le but très commercial de donner à cette face d’ange un air véritable d’aventurier globe-trotter. Même son regard était travaillé, ses yeux bleus habituellement maquillés et ses sourcils scrupuleusement épilés afin de leur donner la courbure idéale qui faisait fantasmer ses admiratrices. Car Vincent était célèbre. Vincent était un « people », une V.I.P, non seulement en France et en Europe, mais également au Japon où il avait gagné le statut de star. Mannequin, comédien, chanteur à ses heures, il avait ses entrées dans tous les domaines du show-business, dînait régulièrement chez les plus grandes pointures de la politique et des finances. Pourchassé par les journaux à scandales, proie favorite des paparazzis de tout poil, il savait jouer de son image et donnait à la presse ce qu’elle voulait recevoir: la livre de chair qui faisait de lui l’icône vivante qu’il était devenu en seulement huit ans. Les producteurs de cinéma se disputaient ses bonnes grâces, faisant croître son cachet à plus de quinze millions de dollars américains par film. Son visage souriait en gros plan sur des affiches géantes barrées de son nom dans toutes les capitales à la mode. Enfin, il alimentait les discussions les plus folles sur tous les forums du web, alimentait à lui seul plus de deux-cent sites de fans à travers le monde et sans doute autant de blogs fourmillants des rumeurs les plus croustillantes. Vincent n’était pas n’importe qui. Il était un homme important à qui tout réussissait et, bien qu’il ne sût rien de l’endroit où il se trouvait, il pouvait être certain que là d’où il venait, l’annonce de sa disparition avait déjà été diffusée et que les secours, des dizaines d’hommes et de femmes parmi les plus entraînés de France, s’étaient déjà organisés pour partir à sa recherche. Il ne resterait pas longtemps sur cette plage, de cela il était convaincu. A Paris, Vincent était une véritable PME à lui seul qui employait plus de soixante-dix personnes entièrement dévouées à sa cause. Son nom était synonyme d’argent et de réussite pour tous les privilégiés qui avaient la chance d’œuvrer à ses côtés. Seulement, ici, loin de ses affaires et de son existence trépidante, il se sentait seul et désorienté. Qu’aurait-il donné pour pouvoir sentir à cet instant dans sa main peser les cent-vingt petits grammes de son téléphone… portable? Le petit objet en métal brossé était à moitié enfoui dans le sable, sans doute laissé là par une vague un peu plus importante que les autres, le clapet à demi ouvert comme la coquille vide d’un mollusque bivalve depuis longtemps mort et desséché. Vincent s’accroupit pour ramasser le téléphone, le saisissant avec précaution entre le pouce et l’index. Les grains de sables s’étaient insinués dans tous les interstices, avaient rayé l’écran taché de sel. En se relevant, il enfonça en vain la touche « marche ». Aucun bip ne vint signaler le réveil de l’engin, aucun affichage n’indiqua qu’il fonctionnait encore. Vincent se retourna un moment pour estimer la distance parcourue depuis le lieu de son réveil. Cinq-cents mètres, sans doute plus. Comment ce téléphone, qui dormait d’habitude au fond de sa poche de veste, avait-il pu être projeté aussi loin de lui? Son téléphone portable. La plus belle invention de l’homme au service du businessman. Durant ces huit dernières années, il n’avait pas passé une seule minute loin de l’appareil, qui l’accompagnait jusque dans sa plus stricte intimité. Vincent était toujours entouré d’un tas de collaborateurs, d’une nuée de personnalités et de starlettes en mal de reconnaissance, mais son mobile était un ami fidèle, toujours présent en cas de besoin, toujours prêt à le servir, toujours disponible, obéissant au doigt et à l’œil, corvéable à merci. C’était comme cela qu’il appréciait également ses relations professionnelles. Il payait cher les rares personnes en qui il plaçait sa confiance toute relative, et comptait sur elles jour et nuit pour satisfaire le moindre de ses caprices. S’il arrivait que l’une d’elle lui déplût, ne fût-ce qu’une fois, il était capable de mettre fin à son contrat sans autre forme de procès, jetant sur elle le discrédit et la condamnant sans regret à l’indifférence la plus totale.
La voix de Louis, son agent, retentit dans sa tête aussi clairement que s’il se trouvait juste en face de lui:
« Tu sais, Vincent, tu ne pourras pas traiter éternellement les gens avec qui tu travailles comme des jouets dont tu te lasses et que tu casses pour en racheter de nouveaux. » Louis était le seul homme de son entourage qui pouvait se permettre de s’adresser à Vincent de manière aussi sincère et directe. C’est lui qui l’avait découvert alors qu’il n’était qu’un jeune artiste débutant et qui avait contribué, par son travail et sa persévérance, à faire de lui ce qu’il était aujourd’hui. Il lui devait tout, il le savait, mais ne pouvait s’empêcher de trouver parfois irritante la justesse de ses remarques.
« Vous ne pouvez pas faire ça! » cria une autre voix dans sa tête. « J’ai une famille, un prêt à rembourser, je suis le meilleur dans ma spécialité, vous vous en mordrez les doigts! » blablabla… « Je veux plus que le meilleur » avait coupé Vincent, et il avait refermé la porte de son bureau sur le visage rubicond de son ex-comptable au cheveu rare qui n’avait pourtant pas épuisé la liste de ses arguments. Vincent était le plus beau, le plus grand, le plus puissant. Vincent disposait de l’appui des meilleurs avocats. Vincent avait renvoyé des dizaines d’employés sans aucune indemnité ni aucun remords. Vincent était un tyran prétentieux et irascible. Les bras ballants, sa main droite serrant encore le téléphone inutile, il regardait ses pieds nus, immobile. Etait-il réellement cet être sans cœur qui avait commandé un martini et allumé son écran plasma sur la chaîne d’info continue quand Louis lui avait annoncé sa tumeur au cerveau?
« Etonnant, non? » demanda une troisième voix qu’il ne reconnaissait pas. Un coup d’œil sur sa gauche lui révéla le premier être vivant à partager l’immensité de cette plage avec lui: un petit oiseau noir, un merle tout simple qui fixait sur lui ses yeux brillants comme des minuscules billes de jais. La voix ne pouvait pas provenir de lui, mais Vincent était tout de même heureux de constater qu’il n’était pas vraiment seul. Il s’approcha lentement du volatile, avançant avec précaution pour éviter de le faire fuir. Le merle ne fuyait pas. Il n’était pas effrayé le moins du monde et continuait d’observer le naufragé, immobile, queue dressée et bec entrouvert. L’homme s’assit sur le sable, face à l’oiseau, et attendit. « Qui a parlé, l’oiseau? Il y quelqu’un d’autre que toi et moi, ici? ». L’oiseau ne broncha pas pendant un moment. Lorsqu’il entendit les mots sortir du petit bec jaune, son cœur fit un bond vertigineux dans sa poitrine. « Non, je ne crois pas qu’il y ait quelqu’un d’autre ici. » Vincent fronça les sourcils, resta muet quelques secondes, puis son front se détendit et un large sourire, bien plus spontané que celui qu’il arborait sur ses affiches, éclaira son visage. Il parut soudain plus jeune, presque enfantin. « J’ai compris, dit-il, je suis en train de rêver. » Le merle ne réagit pas. « C’est ça, non? C’est un putain de rêve? Je vais me réveiller maintenant. » Mais il ne se réveillait pas. L’oiseau le fixait toujours, posé sur la plage. La mer clapotait toujours derrière lui, le soleil baignait toujours l’étendue sableuse à perte de vue. Un silence encore, puis: « Un oiseau, ça ne parle pas. On peut me faire gober n’importe quoi, mais celle-là, elle est trop forte! C’est quoi, le truc? Un effet spécial? J’ai été drogué, ou alors on m’a fait boire?»
« Tais-toi ». L’ordre claqua, tarissant net le flot de questions qui se bousculaient sur les lèvres de Vincent.
« Tais-toi et suis-moi. Tu vas bientôt comprendre. » Le merle sautilla devant Vincent et commença à s’éloigner par petits bonds, le devançant dans la direction qu’il avait déjà prise, longeant la plage vers le nord-est. Vincent laissa l’oiseau prendre quelques mètres d’avance avant de décider qu’il n’avait rien à perdre à suivre son conseil. S’il s’agissait d’un rêve, il ne risquait rien à marcher derrière cet étrange personnage: son réveil finirait bien par sonner et le sortir de cet endroit étrange. Quelques dizaines de mètres plus loin, le merle fit une pause. Il s’était arrêté devant une nouvelle relique émergeant à moitié du sable fin. Vincent reconnut celle-ci au premier coup d’œil. Le coin d’un cadre de bois d’ébène vernis dépassait du sol comme si la plage avait recouvert cette photographie d’Hélène depuis des mois. C’était celle qui ornait le mur du bureau de Vincent. Une photographie en noir et blanc prise cinq ans plus tôt, lorsqu’Hélène et lui étaient encore fiancés. Il aimait ce sourire charmeur adressé directement au photographe, largement ouvert sur une rangée de dents blanches et alignées comme des perles, ces yeux vivants, emplis de joie. Hélène était son épouse. Elle était mannequin. Sourire sur le papier glacé des magazines était son métier. Rien n’était authentique dans cette pose travaillée pendant des heures. Le cliché avait dû être repris plusieurs fois avant de parvenir au résultat voulu. C’était pourtant son préféré. Il n’en possédait pas beaucoup et n’apparaissait presque jamais lui-même sur ceux qu’il gardait chez lui. Hélène et lui avaient un fils, Théo, mais faisaient chambre à part. Elle était plus jeune que lui de dix ans et avait plusieurs amants, dont certains figuraient parmi ses meilleurs « amis ». Leur mariage avait fait l’objet d’une vaste couverture médiatique et avait contribué à la promotion de son unique album en tant que chanteur, un mélange de jazz et de rythmes latinos. L’union des deux stars avait été organisée de toute pièce par leurs agents respectifs. Louis avait affirmé que son image en sortirait grandie et qu’ils représenteraient pour leurs fans le modèle du couple heureux et épanoui. De cette association d’intérêt naquit bientôt Théo, fruit d’une opération markéting rondement menée et génératrice de profits substantiels. Hélène était ce qui ressemblait le plus à une amie aux yeux de Vincent, une confidente, parfois une sœur ou une seconde mère. Pour elle, Vincent ressentait une grande tendresse, mais pas d’amour. L’amour, c’était autre chose. Elle l’avait beaucoup aimé, sans doute trop, mais Vincent n’avait jamais été capable de lui rendre ses sentiments. C’est pourquoi elle se perdait dans d’autres bras, sous d’autres draps, dans les vapeurs d’alcool et les mirages acides de l’ecstasy. Cela le peinait, bien sûr, mais il n’avait ni le temps ni l’envie de s’attarder sur le sort de cette pauvre femme. Sa vie à lui était ailleurs. Elle était dans les yeux de son fils, le beau Théo, quatre ans, qui tenait de lui son regard charmeur et ses boucles brunes. Son petit ange lui apportait la part d’humanité qui manquait à son existence. Malheureusement, il le voyait peu, occupé qu’il était à voyager à travers les cinq continents pour se produire devant des millions de spectateurs avides. Il était plus souvent présent auprès de ses admirateurs que de son propre fils. L’enfant connaissait à peine ses parents, pauvre petit confié à la garde de nourrices triées sur le volet, bardées de diplômes et de références. Il serait élevé par les enseignants les plus compétents dans les écoles les plus réputées. Il deviendrait quelqu’un à son tour, mais ce que Vincent ignorait, c’est que cette déchirure qu’il porterait en lui toute sa vie, l’absence de parents aimants et compréhensifs, le mènerait un jour à sa perte, l’entraînant peu à peu vers les abîmes les plus profonds de la drogue. Un jour, le jeune Théo, âgé de dix-sept ans, finirait dans un spasme sur le sol immaculé de la salle de bain d’une luxueuse suite d’un grand hôtel londonien, l’écume aux lèvres, les yeux ouverts sur la lumière crue d’un tube phosphorescent, une aiguille plantée dans le creux bleui de son bras gauche. Vincent avait-il réellement aperçu tout cela dans l’image figée de sa femme sur la photographie?
« Es-tu prêt à poursuivre ta route? » demanda le merle noir.
« Non. » Vincent regardait l’oiseau avec dans les yeux toute l’incompréhension d’un être tout puissant qui prend peu à peu conscience de ses faiblesses, de ses défauts, des fissures dans sa cuirasse. « Non, je ne veux pas continuer tant que je ne saurai pas où je suis, ni ce que j’y fais.
- Je ne peux rien te dire pour le moment, Vincent. Saches simplement que tu ne te trouves pas sur cette plage par hasard. Rien n’est le fruit du hasard. Dans ce monde, chaque chose a sa place. Tu as la tienne et j’ai la mienne. Il en va de même pour chacun des grains de sable qui tapissent le sol sous tes pieds. Et chaque événement est provoqué, maîtrisé dans le moindre de ses détails par la Force qui régit notre univers. Elle seule connaît la somme de tous les paramètres qui entrent en jeu. Leur multitude dépasse notre entendement mais, pris séparément, chacun d’eux est d’une simplicité étonnante, tu peux me croire. » Le merle se tut et observa l’homme un instant, attendant un signe qu’il pût interpréter, sinon comme de la compréhension, au moins comme de la résignation. Lorsque les épaules de Vincent s’affaissèrent, ce fut le renoncement qui transparut dans ces traits. Sans mot dire, il posa à terre le cadre de bois au milieu duquel son épouse souriait, prisonnière d’un monde en deux dimensions à des milliards de kilomètres de là. Soudain, la gloire, les feux de la rampe, la reconnaissance de son public et de ses pairs parurent des chimères bien dérisoires à celui qui, seul représentant de son espèce sur une terre inconnue, marchait à présent vers son destin et parlait aux oiseaux.
« Que dois-je faire à présent, demanda-t-il, plus à lui-même qu’à son impassible interlocuteur?
- Suis ta voie, Vincent. Avance vers le nord, droit devant. La réponse que tu cherches se trouve dans la rencontre que tu feras au bout du chemin. » Sans un mot de plus, Vincent reprit sa route, droit vers le nord, dans la direction qu’avait indiquée l’oiseau. Le paysage était toujours écrasé de soleil, mais celui-ci avait maintenant parcouru une bonne distance vers le couchant. Le ciel commençait à prendre les premières teintes violacées annonciatrices d’une belle soirée d’été. Le vent forcit un peu, jouant dans les boucles brunes de Vincent. Un nouveau parfum se mêlait à présent à l’odeur d’iode qui imprégnait l’air. Ce parfum… Il le connaissait. Oui, il se souvenait de ces moments d’infinie tendresse où, le nez plongé dans la douce chevelure de Sandra, il emplissait ses poumons de cette senteur. C’était son après-shampooing… Ce démêlant qu’elle utilisait parfois. Vincent ferma de nouveau les paupières et respira lentement. Le bonheur était d’une simplicité désarmante: le parfum de ses cheveux, la texture moelleuse de ses cheveux… Il rouvrit les yeux, le sourire aux lèvres, puis déposa un baiser au creux de la crinière adorée. Sandra était là, petite et merveilleuse, pressée tout contre lui, le visage blotti contre sa poitrine. Il pouvait sentir le cœur de la belle joindre ses battements au sien. Le temps était suspendu à cet instant d’éternité. Elle était sous ses yeux, celle qu’il aimait, qu’il chérissait par-dessus tout. Elle leva vers lui son regard vert et Vincent frémit: elle avait pleuré. Ses jolis yeux étaient bordés de rouge et une larme unique avait tracé son sillon humide le long de sa joue pâle.
« Rien ne sera jamais possible entre nous, Vincent. » La petite voix tremblante figea le sang dans les veines de Vincent. Il avait déjà eu cette conversation. Il s’était déjà trouvé dans cette situation. Il parcourut du regard la pièce qui l’entourait. Ils étaient debout au milieu du salon de Sandra, dans l’appartement chic et calme du sixième arrondissement où elle vivait seule, près du Jardin du Luxembourg. Le soleil filtrait par les persiennes, traçant sur les murs des lignes obliques lumineuses.
« Ça ne peut pas durer, reprit-elle. Tu es marié, tu n’as pas le droit de m’aimer. Tu n’as pas le droit de trahir ta femme et ton enfant. » La voix de Sandra se faisait suppliante, comme si chacun des mots qu’elle prononçait lui déchirait un lambeau d’âme.
« Tu ne veux plus me voir, c’est ça? » questionna Vincent, le cœur au bord des lèvres. La jeune femme baissa les yeux. « Je crois que cela vaudrait mieux, en effet. » Elle se dégagea doucement mais fermement de l’étreinte de Vincent, dont les mains à présent inutiles vinrent pendre sottement le long de ses cuisses. Un silence pesant s’installa tandis qu’il essayait de digérer la nouvelle. Ainsi, la seule personne au monde, à part son fils, qui représentait quelque-chose à ses yeux allait quitter sa vie, le laisser seul, abandonné, à la dérive… Lorsqu’il rompit le silence, les mots tombèrent de ses lèvres emplis de désespoir. « Lorsque j’ai épousé Hélène, et même lorsque nous avons conçu Théo, je ne t’avais pas encore rencontrée, Sandra. Crois-tu sérieusement que j’en aurais épousé une autre si j’avais croisé ta route quelques petites années plus tôt? » Comment peux-tu condamner un amour qui vient de naître, simplement parce que j’ai fait les mauvais choix bien avant que tu ne fasses ton apparition dans mon existence? » J’aime Théo, plus que tout au monde, c’est vrai. Il est la chair de ma chair et personne ne pourra jamais rien y changer. J’ai sincèrement cru aimer sa mère aussi, au moins au début de notre mariage. Mais je n’avais pas la moindre idée alors de ce qu’était l’amour. Aujourd’hui, c’est quand je vois ton visage, quand j’entends ta voix, quand je caresse ta peau, que je comprends enfin tout ce qui a pu manquer à ma vie. » Les sanglots montèrent tout à coup, douloureux, amers. Vincent regarda sa main gauche et l’alliance qui ornait son annulaire depuis cinq ans.
« Hélène et moi ne nous sommes quasiment pas adressé la parole depuis des mois. Il n’y a plus que des cendres entre elle et moi… Alors, à cause de cet anneau à mon doigt, je n’ai plus droit au bonheur? Tu es en train de me condamner à une vie que je n’ai pas choisie, Sandra. » C’est vrai, j’ai le succès, l’argent, la gloire… que demander de mieux? Rien, tu as raison, j’ai tout pour être heureux. Mais tu m’as dit un jour que c’étaient les rêves qui rendaient les gens heureux. Moi, je ne rêvais plus, jusqu’à ce que tu débarques dans les couloirs du studio et que mon cœur décide de t’appartenir. Je ne sais même pas très bien comment c’est arrivé. Ce n’était pas un coup de foudre, ni même un caprice ou une coïncidence… juste la plus belle des rencontres. Maintenant j’ai enfin un rêve. Ce rêve, c’est toi, Sandra… ne le tue pas, s’il te plaît. » Sandra pleurait en silence, le regard levé sur celui auquel elle était en train de renoncer. L’aimait-elle vraiment, lui, la tête d’affiche? Oui, il le savait. Elle était la seule personne qui, par sa gentillesse, son intelligence, son écoute, avait réussi à percer la carapace de l’homme médiatique qu’il était. Elle connaissait Vincent mieux qu’il ne se connaissait lui-même. Pourtant, ils ne s’étaient rencontrés que quelques mois plus tôt, avait travaillé ensemble sur son dernier rôle… Sandra était scripte sur le tournage du dernier film de Vincent. Elle retouchait les dialogues en fonction de l’humeur du réalisateur et des comédiens, au grand dam des scénaristes qui ne reconnaissaient leur prose qu’à grand peine. Vincent avait la réputation d’être très exigeant sur un tournage, perfectionniste à l’extrême et pétri de caprices de star. Pourtant, avec Sandra, les choses s’étaient déroulées de façon si naturelle qu’il en avait oublié d’être odieux. Ils avaient travaillé dur ensemble, avaient commencé à s’apprécier, à se trouver des intérêts communs. Peu à peu, ils avaient appris à découvrir, à se raconter l’un à l’autre, à disparaître ensemble une partie de la journée, faisant enrager le réalisateur et les producteurs. Ensuite, l’amour s’était installé sans prévenir, sans même qu’ils en eussent réellement conscience. Aucun des deux ne s’était vraiment déclaré, mais leur relation avait progressivement pris le pas sur tout ce qui les entourait. Jusqu’à ce jour où, les yeux luisants, Sandra s’éloigna de lui. Elle voulait autre chose. Un homme qui ne serait qu’à elle, avec qui elle voulait fonder une famille, acheter une maison en banlieue, avoir des enfants…. Il ne pouvait pas lui dire, bien sûr, c’était bien trop immoral pour un père de famille respectable, mais tous ces rêves, il les faisait aussi. Et lorsqu’il fermait les yeux, c’était avec elle qu’il partageait tous ces bonheurs. Ce jour-là, elle l’avait raccompagné à la porte de son appartement, sans ajouter un mot. Elle avait refermé la porte sur lui. Il ne l’avait plus revue.
Le soleil touchait presque le sommet des rochers à l’ouest et le merle noir se tenait toujours aux pieds de Vincent, le bec levé vers lui dans une attitude comique où se mêlaient l’attente et l’étonnement.
« Je ne te croyais pas capable de sentiments aussi profonds, Vincent. J’avoue être agréablement surpris. » Les mots de l’oiseau firent émerger Vincent de ses souvenirs. Peu à peu, tout lui revenait: Sandra en pleurs, la promotion de son film, menée sans conviction, la tournée des festivals, l’avion. Son dernier rôle était celui d’un ancien policier de la brigade anti-criminalité, poursuivi par un gangster récemment sorti de prison qui avait décidé de se venger de lui. Dans ce film, le personnage qu’il incarnait perdait tout ce qu’il possédait: sa femme et ses deux filles étaient assassinées sous ses yeux, sa maison brûlait et sa vie même partait dans les égouts lorsqu’il se faisait abattre au coin d’une rue dans la dernière scène. Les dernières semaines avaient fait ressembler sa propre vie à la plus sordide des fictions. Lui qui avait passé le plus clair de son temps à se cacher derrière des faux-semblants avait eu le cœur mis à nu par cette jeune collaboratrice dont il était tombé éperdument amoureux malgré les usages du monde auquel il appartenait. Lorsqu’il avait pris l’avion pour présenter son film au Festival d’Istanbul, il se sentait comme une coquille vide, porté par des événements qu’il ne maîtrisait plus et qui ne lui procuraient plus aucune joie. Que ce film fasse ou non des entrées n’avait plus aucune importance. Seuls comptaient les yeux verts de Sandra gravés à tout jamais dans son cœur et dans sa tête. Il se souvenait de tout, à présent. Le décollage, les premières heures de vol, puis l’orage était arrivé. Le fracas assourdissant du tonnerre couvrait la voix du commandant de bord qui recommandait de ne pas quitter son siège pendant la traversée de la zone de turbulences. Puis tout fut happé par une immense lumière blanche et… la plage sous son dos, les pieds dans l’eau, le ciel bleu au-dessus de lui. A en croire le silence autour de lui, Vincent était le seul survivant d’une catastrophe aérienne. Survivant miraculé qui ne portait aucune trace visible de l’impact.
« Dis-moi, l’oiseau, où sont passés tous les passagers de l’avion?
- Je ne sais pas. Sans doute parlent-ils à d’autres oiseaux, ici et là, à travers l’île. » Vincent reprit sa route, déterminé à lever enfin le voile sur le mystère qui entourait sa présence sur cette île.
Il avait à peine parcouru cent mètres lorsque devant lui s’éleva un étrange monument. Au loin, troublé par les dernières brumes de chaleur, se dressait ce qu’il prit d’abord pour un temple dédié à un quelconque dieu antique.
« Je suppose que tu ne sais toujours pas où ton avion t’a amené? » demanda l’oiseau noir lorsque la forme devant eux se fit plus distincte.
« N…Non, bégaya Vincent, les yeux écarquillés sur le spectacle qui s’offrait à lui.
- Tu es à Cythère, île grecque symbole du plaisir et de l’amour, connue pour son temple dédié à Aphrodite. Tu es enfin arrivé à destination. Regarde, profite et surtout… n’oublie pas le guide!» Et Vincent regarda. Devant lui se déroulait le plus horrible spectacle auquel il lui avait été donné d’assister. Le gibet à trois branches se détachait en noir sur le ciel, à la faible clarté des premières étoiles, tel un cyprès. D’énormes oiseaux charognards étaient perchés au-dessus d’un pendu dont le corps flasque et l’odeur nauséabonde annonçait qu’il était déjà bien mûr. Les volatiles se repaissaient de morceaux de chair arrachés à la tête, au cou, aux épaules, à la poitrine du mort privé de sépulture. Du corps pourri suintait un sang épais et sombre. Ses yeux étaient deux trous fixés sur Vincent comme une ultime accusation. C’était plus qu’on en pouvait supporter. Pourtant Vincent continuait de regarder cet amas de chair putride que les becs acérés avaient châtré, laissant en lieu et place de sa virilité un gouffre ensanglanté. Du ventre effondré s’écoulaient sur les cuisses de lourds chapelets d’intestins luisants. Trois ou quatre quadrupèdes, qu’on pouvait aisément prendre pour des panthères, tournaient avec rage aux pieds du pendu, jaloux de ne pouvoir se repaître comme les oiseaux de cette proie si gracieusement offerte. L’un d’eux, plus grand que les autres, tirait avec passion sur un pied récalcitrant qu’il peinait à arracher. Secoué de frissons, Vincent refusait de comprendre, de prendre toute la mesure de ce qui se déroulait devant ses yeux. La réalité était trop difficile à accepter. Car malgré les blessures béantes laissées par les prédateurs, il avait reconnu le pendu. Il restait bien sur le crâne ravagé une ou deux bouclettes brunes, sur les joues transpercées un reste d’une barbe de trois jours, taillées avec soin. Il reconnaissait la peau bronzée derrière le masque de la mort… Oui, il s’était reconnu. C’était de son corps offert en pâture que ces bêtes se régalaient. Vincent baissa de nouveau les yeux vers le merle noir qui l’observait patiemment.
« Que font ces animaux? » demanda-t-il calmement, soudain emprunt d’un sentiment de liberté et d’une incroyable sérénité.
« Ils te lavent de ce que tu as été, de ta folie, de ta vanité, de tous ces mensonges liés à ton image… Ils te mettent à nu et ne laisseront de toi que la part de pureté que notre petit voyage a fini par te révéler. Regarde encore Vincent, vois comme ces démons se régalent de cette supercherie qu’était Vincent Berger, star internationale et baudruche pleine de vent et d’imbécilité. » Ici, à Cythère, tu as découvert qui tu étais vraiment. J’ai le regret de t’annoncer que l’idole est décédée, Vincent. Il ne tient qu’à toi d’aborder sereinement l’éternité. Que gardes-tu de cette existence terrestre que tu quittes aujourd’hui? A qui vont tes pensées? » Vincent sourit. Ce n’était pas un sourire commercial à cinq cent mille euros, simplement l’expression d’un bonheur enfantin, celui d’une âme enfin libérée de son carcan d’humanité.
« Sandra… je pense à Sandra et Théo, mes deux amours. S’il-te-plaît, l’oiseau, donne-leur la vie la plus longue et la plus heureuse qui soit. A tous les deux. » Le merle ne répondit pas. Rendre les vivants heureux ne faisait pas partie de ses attributions. Pour cela, les humains ne devaient compter que sur eux-mêmes… ce qui voulait tout dire. Les bêtes sauvages déchiquetaient encore leur charogne lorsque l’île autour de Vincent commença à s’estomper.
« Marche Vincent. Avance sans te retourner vers ton destin » L’oiseau se percha sur l’épaule de l’âme qui se mit une dernière fois en marche, heureuse et fière du devoir accompli. Une semaine plus tard, Sandra mourait, renversée par un chauffard à l’angle de la rue d’Assas et de l’avenue de Vaugirard. A ce moment-là, Hélène, en deuil, s’envoyait en l’air avec son professeur de tennis.